L’art de perdre d’Alice Zeniter

« Si on pouvait le regarder au travers de ses paroles, on distinguerait deux silences, qui correspondent aux deux guerres qu’il a traversées. La première, celle de 39-45, il en est ressorti en héros et alors son silence n’a fait que souligner sa bravoure et l’ampleur de ce qu’il avait eu à supporter. On pouvait parler de son silence avec respect, comme d’une pudeur de guerrier. Mais la seconde, celle d’Algérie, il en est ressorti traître et du coup son silence n’a fait que souligner sa bassesse et on a eu l’impression que la honte l’avait privé de mots. »

 Ma chère Elvire,

Nos longues discussions, qu’elles soient orales ou épistolaires, ont durablement transformé ma façon de voir le monde qui m’entoure, et il n’est pas rare que ce qui m’indifférait auparavant suscite désormais mon intérêt.

Récemment, je regardais la télé sans la voir, je l’écoutais sans l’entendre, jusqu’à cet entretien d’un écrivain et le titre d’un livre « L’art de perdre » qui ont fait immédiatement écho à certains de nos échanges qui te tiennent tant à cœur.

En l’écoutant plus attentivement, je me suis aperçu en outre que le thème de son livre se situait en Algérie, ce pays où je suis né que je ne connais pourtant pas, ces racines dont je t’ai parlé maintes fois en te disant combien elles ne me manquaient pas.

Des heures de discussions plus tard, des années plus tard j’ai compris combien je me trompais.  J’étais perdu quand nous nous sommes rencontrés, racines oubliées, juif sans culte ni culture, et en tachant de ranimer ce qui me constituait, de toucher du doigt la richesse dont j’étais pétri, j’ai compris aujourd’hui grâce à toi que c’est cette épine dorsale qui m’a toujours manqué.

Comment être sans savoir qui on est, comment aller sans savoir d’où l’on vient ?

C’est à toi que je dois de m’interroger sur ces questions même si je suis loin d’avoir les réponses.

Cette Algérie flamboyante dont ma grand-mère et ma mère m’ont abreuvé, moi le roi d’un royaume déchu, je ne savais pas qu’elle me manquerait aujourd’hui quand j’y pense. J’ai grandi sans regret. Comment regretter ce qu’on n’a pas connu ? Mais cette histoire c’est la mienne et je la porte.

L’art de perdre, l’Algérie, mes racines, mes rêves, mon passé et mon futur, c’est un combat que j’ai compris qu’il fallait que je mène.

Je ne pouvais donc que t’offrir ce livre pour te faire découvrir cet autre moi que j’ignore encore trop profondément.

H.

Mon cher H.,

Il est si rare que tu m’offres des livres, que je me suis empressée de lire celui-ci, sachant qu’il aborderait en effet le thème de ces Algériens dont le destin fut marqué par la France, l’indépendance, la guerre civile, le rapatriement ou l’émigration.

Cette histoire que j’ai lue, et que j’ai trouvée admirable de maturité, n’est pas la grande Histoire, mais bien celle d’une famille qui malgré elle, sans le décider réellement, ou sans avoir pris conscience de façon raisonnée, s’est retrouvée « harki », honnie dans son pays, et rapatriée en 1962 dans des conditions que ma génération a oubliées ou ignore, faute de s’y intéresser véritablement, ou parle avec grandiloquence à travers les faits d’armes dont elle tire fierté comme si elle y avait participé.

Cette histoire n’est cependant pas la tienne, ou pas totalement, car il n’est pas question ici des juifs français qui avaient un statut particulier si je me fie aux livres d’histoire ou aux vagues réminiscences de ta famille, mais des musulmans, kabyles plus particulièrement.

Et cette histoire n’est pas non plus celle des musulmans qui se sont battus aux côtés du FLN, et dont les descendants à qui j’ai pu parler dans mon entourage ne connaissent également que la petite histoire, celle qui se transmet à mots feutrés aux générations suivantes.

Mais peu importe au fond car le thème soulevé, et qui transpire entre les pages comme un fil conducteur auquel nos personnages se rattachent, est bien celui de ses racines et de son identité, et la façon de les transmettre, comme un cadeau à chérir ou un fardeau à effacer, un folklore édulcoré sans réalité ou une histoire à intégrer dans un présent en mouvement.

Alice Zeniter décrit avec beaucoup de justesse et d’humanité ce balancement générationnel entre les parents qui arrivés en France, et totalement perdus, se sont retrouvés à vivre une vie qu’ils n’avaient pas choisie, parlant mal le français, tentant de préserver un semblant de vie traditionnelle, et leurs enfants, totalement intégrés, mais qui ne connaissant leurs origines qu’à travers les quelques bribes murmurées ou les silences éloquents, ont tenté de renouer avec plus ou moins de vigueur avec ce pays fantasmé.

Ce qui ne se transmet pas, ça se perd, c’est tout. Tu viens d’ici mais ce n’est pas chez toi.

Un très beau livre que je ne me serai certainement pas spontanément procuré, mais dont je comprends à sa lecture qu’il suscite de si belles critiques. Un livre abouti, profond, humain, sans langue de bois, criant de vérité et de sincérité, et qui nous rappelle combien nous ne sommes pas des êtres égarés mais bien des êtres enracinés .

Merci à toi

Elvire

Alice Zeniter est une romancière, et dramaturge française née en 1986 à Alençon. Ancienne élève de l’École normale supérieure, elle est chargée d’enseignement à l’université Sorbonne Nouvelle. Elle a également enseigné le français en Hongrie, où elle a vécu plusieurs années. Elle a déjà publié quatre romans dont deux ont été primés, Sombre dimanche et Juste avant l’oubli.

Abonnez-vous pour recevoir mes billets

 

2 réponses
  1. Domdom
    Domdom dit :

    On ne pense pas suffisamment à ses racines, sa famille, la maison où l’on a grandi, ses paysages familiers. On n’y pense seulement quand elles nous manquent, dans les moments d’incertitude ou d’absence. Je crois qu’il est important de « cultiver » ses racines. Je prépare un petit travail, à partir de travaux notamment de ton frère, pour aider à ne pas trop oublier.

    Répondre

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.