Peur ou pudeur?

Dans cette froideur apparente il y a de la pudeur, et les sentiments vrais en ont besoin. Alfred de Vigny

Lorsqu’on vient d’une famille où, pour la plupart d’entre nous, les émotions les plus exacerbées sont celles qui se manifestent dans les pirouettes intellectuelles et les jeux de mots, où les flottements de vie sont balayés par le rire et la tristesse vécue dans son intimité, il est vrai que nous ne pouvons qu’être décontenancés devant des natures qui sont tout émotion, où les larmes sont prêtes à jaillir à la moindre occasion et qui manifestent leur enthousiasme par explosions de gestes et de paroles.

Avec le temps, les lignes ont certes bougé, les paroles se sont déliées, les gestes sont devenus plus spontanés et des « bonjour ma fille que j’aime » ou des « mon frère que j’aime » ont remplacé (parfois) les sempiternels « allô oui j’écoute ? » exprimés d’une voix de fausset ou les « ouiiiiii ? » idiots qui masquent d’emblée une confidence jetée rapidement.

Oh ! elles sont certes emplies de tendresse ces boutades familiales, mais elles témoignent malgré tout de cette incapacité à se dire les choses naturellement sans faire le pitre, et il a fallu quelques années pour inverser la tendance.

Comme nous ne sommes jamais à court de renouveler les acquis familiaux, le grand jeu est désormais d’entamer la conversation par un « est-ce que tu m’aimes ? ». Autant dire que prise au dépourvu la première fois, j’ai cru m’étrangler de rire après avoir compris que mon frère n’était pas en train de m’annoncer qu’il allait crever dans les prochaines semaines.

L’affection démonstrative des personnes nous touche énormément, nous l’analysons, en parlons, l’apprécions à sa juste valeur, souvent en différé d’ailleurs, mais elle nous touche d’autant plus que nous sommes souvent bien démunis de ne pouvoir procéder de même.

Ce qui est très embêtant car de prime abord un contact superficiel nous considérera certes joviaux et bons vivants, mais parfois froids ou plus généralement inaccessibles.

Curieusement, avec mes enfants, je suis démonstrative à l’excès, et la réciproque est (encore…) vraie, mais ce qui est amusant, c’est que l’atavisme familial a perduré chez ma fille. Non pas sous la forme d’une causticité masquant une émotion mal gérée (ma spécialité), mais à travers une pudeur, une retenue qui pourtant n’altère en rien une spontanéité enfantine et une affection sincère.

Les grandes questions de vie sont livrées à un cahier, et les atermoiements sentimentaux ne sont pas dignes d’être exposés. Ce qui ne peut être changé ne mérite pas qu’on s’y attarde et les grandes émotions ne sont livrées que dans une stricte intimité à un cercle restreint et scrupuleusement choisi.

Un petit garçon de son école a glissé dans son sac à dos, incognito, une lettre d’amour que j’ai trouvée absolument craquante : « Toi élue de mon coeur colombe de ma vie coment oublié ton minoi. Tes petites couet font resortir ta beauté. Derrière mon coeur se cachent le plus grand amour du monde. Signer Darwine « 

Ma fille était dans tous ses états, au point de vouloir la déchirer, ce qui n’a pas manqué de me surprendre. A force de la questionner pour essayer de comprendre ce qu’elle essayait de me dire par ses « je ne veux pas qu’on me remarque » et « je ne veux pas qu’on en parle », j’ai fini par saisir que ce n’était pas le fait qu’on lui écrive de si jolis mots qui la gênait terriblement mais le fait que ses petits camarades de classe puissent être au courant, et ainsi potentiellement jaser, en rire, essayer de la mettre en couple, savoir ce qu’elle en pensait, en résumé, que la situation soit exposée, et elle de ce fait.

J’ai essayé de dédramatiser comme j’ai pu mais rien n’y a fait : selon elle, on n’expose pas ainsi ses sentiments sachant que tout le monde pourrait être au courant, et qu’elle-même ne les partagerait pas. La lettre m’a fait beaucoup rire en la lisant tellement je l’ai trouvée adorable mais j’ai vite compris que j’empiétais maladroitement sur une ligne intérieure de son ressort intime, et que j’altérais son jardin secret.

Je me suis alors souvenue de cette phrase d’Alfred de Vigny, reprise en début de billet, que j’avais entendue dans un sermon évoquant l’amour d’un père écrivant à son fils avant de mourir.

La pudeur serait indispensable aux sentiments vrais écrit-il. Il semblerait que ma fille partage la vision d’Alfred, et celle de quelques membres de ma famille, si ce n’est qu’en toute honnêteté, je me demande si cette pudeur, en ce qui me concerne, ne rime pas le plus souvent avec peur.

Mes amis troubadours, chantres de l’amour à tue-tête, à qui j’ai soumis cette phrase d’Alfred de Vigny, ont rué dans les brancards tant cela leur semblait impensable : nous sommes comme Darwin, l’amour n’a peur de rien et surtout pas du regard des autres.

Pudeur ou peur des sentiments ? telle est la question au fond.

Impudeur rime-t-elle avec le courage ? ou la pudeur avec profondeur ?

Un mixte de tout cela assurément, la réponse ne pouvant jaillir que de nos profondeurs cachées …

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1 réponse
  1. Hugues
    Hugues dit :

    Quel vrai questionnement….Charles Darwin a révolutionné le monde. Le petit Darwin avec ses fautes d’orthographes si charmantes changera peut être le regard parfois honteux ou coupable, aveu de faiblesse, qu’on porte au sentiment amoureux. J’aime énormément ce petit garçon sans le connaître et ce billet honnête et sensible est magnifique.

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