L’inconnu me dévore de Xavier Grall

 « C’est à la mort de mon père que j’ai senti l’abîme se creuser en moi. Et il faut bien que se créent les abîmes pour que s’y engouffrent les vives forces de vérité. L’eau ne coule jamais que là où se lézarde la terre.  C’est à partir de ce jour que j’ai recommencé à croire à l’Amour. L’âme de mon Père circulait dans les choses que mes yeux créaient. Ayez la foi, et le reste vous sera donné de surcroît. Dieu, je n’ai cherché que Lui dans le silence du désert, dans le verre de l’absinthe, dans le lit des plaisirs. La fraicheur du regard est le commencement de la sainteté. La morale qui précède la foi et qui s’en repait jusqu’à l’assassiner est la règle des pauvres types. Ayez le regard clair et le cœur droit. Nous ne possédons le monde que dans la mesure où nous savons en reconnaître les plaies, en sonder les reins déchirés, et y porter l’onguent et le remède. »

Pierre Adrian qui préface cette nouvelle édition parle, non pas d’un livre de chevet, mais d’un livre au chevet.

L’expression est belle et prend tout son sens lorsque de son propre aveu, Xavier Grall écrit, en 1969, vouloir laisser à ses cinq filles un ouvrage mystique, un héritage secret, un testament spirituel, un véritable cantique de la joie.

Ce livre est une merveille et je pourrais m’arrêter là, car chercher à le résumer serait déjà le galvauder. Ayant fait l’objet de plusieurs rééditions chez des maisons diverses et variées, il a donné lieu à de nombreuses critiques que l’on retrouve sur la toile en quelques clics et je ne peux que m’inscrire dans cette lignée des lecteurs reconnaissants et émerveillés.

Malgré tout, ne dire que cela me laisserait un goût d’inachevé. J’ai lu cet ouvrage au début de mes vacances, et il a habité mes pensées chaque jour de la semaine, tant la puissance des mots peut influer sur la façon dont on relit sa vie et interroge sur ce que nous souhaitons à notre tour transmettre.

Il est impossible de déduire de la lecture de ce livre quelle a pu être la relation de ce père avec ses filles. D’amour, il en dégouline à chaque page, est-ce pour autant qu’elles l’aient perçu avec cette acuité, dans cette relation intime et personnelle qui relie un père à ses enfants dans une vie quotidienne, ou a-t-il fallu des années pour que les yeux du cœur perçoivent ce que ce père recelait de plus mystérieux et comprennent le ressort intime de ce qui l’animait ?

Ce livre ne le dit pas et il est des pudeurs et des intimités qui n’ont pas à se dévoiler si elles ne nous sont pas proposées. Il n’en demeure pas moins qu’en le refermant je n’ai pu endiguer ce flot incessant de pensées qui s’échouent régulièrement à mon esprit devant cette tâche à la fois si belle et si vertigineuse qui est celle d’être parents.

Avoir la responsabilité d’êtres humains en son foyer vis-à-vis desquels nos actes, nos paroles, nos manques d’amour, nos fragilités, nos égoïsmes, nos violences, nos choix, nos décisions, peuvent influer de façon durable sur le cours de leur vie ou les marquer de façon indélébile, est chez moi une réalité si prégnante que l’instinct de toute puissance ne peut que s’effacer en une humilité qui me pousserait parfois à me mettre presque à genoux. Point de culpabilité outrancière en disant cela ni de culte de l’enfant roi, si ce n’est une conscience aigue que nos blessures et nos erreurs, notre amour imparfait, ne peuvent se réparer qu’en pardons sans cesse renouvelés, d’où jaillit inévitablement une surabondance de grâces réciproques.

Je ne pourrai pas leur éviter les peines, les souffrances, la maladie, les échecs et tout ce que le monde comporte de bagages plus ou moins lourds à trimballer dans cette loterie qui nous échappe et qu’il nous faut malgré tout saisir en plein vol, mais j’aimerais les savoir dotés des armes qui permettent d’affronter le combat de la vie et des outils qui servent à poser des actes libres, assumés, en se sentant éperdument confiants de se savoir aimés envers et contre tout.

« Mes Divines, je ne veux pas que la Confiance et la tendresse vous désertent. (…). La vie à pleine bouche et l’espérance à pleines mains, c’est la morale et la foi que je vous enseigne. (…) L’amour travaille en ce monde secrètement, mystérieusement, et son règne n’en finit pas d’arriver. »

Je me dis en lisant ce livre que si Divine j’avais été, je me serais épargnée bien des années de tortures morales et intellectuelles, et pourtant, « vous aurez vos ténèbres et vous possèderez vos matins », écrit Xavier Grall. « Chaque être recommence pour son propre compte le cycle de la vie. En raccourci ».

Et c’est tellement vrai. Nous héritons, nous transmettons, et surgit invariablement ce moment où nous sommes rattrapés par ce besoin irrépressible de répondre à notre appel profond et où nous réalisons que nous sommes en fait nus comme des vers, emplis de certitudes et pourtant vides de l’essentiel. Il nous faut alors trier, épousseter, ranger, recycler, racheter pour que notre passé devienne un présent pour demain.

« Chacune en votre lieu, en votre condition, vous êtes unique. Il n’y a qu’un seul péché, c’est de ne pas aimer. Il n’y a qu’un malheur, c’est de ne pas s’aimer soi-même (…). La dureté de cœur ne m’apparait pas seulement comme criminelle, elle m’apparait aussi comme stupide. (…) Vivez en cherchant toujours plus dans les œuvres de l’homme le signe mystérieux de l’amour ».

J’aime cette philosophie de la vie, et je le dis, elle n’est pas innée, elle s’acquiert.

Xavier Grall écrit qu’il lui a fallu avoir beaucoup voyagé, beaucoup vécu, erré, souffert, s’être totalement dépouillé de sa tunique pour savoir accueillir l’allégresse de la foi. Il lui semble, écrit-il encore, « que tout chrétien ne peut être que l’enfant prodigue qui s’en revient à sa maison prendre sa place près de son père après avoir beaucoup bourlingué ».

Xavier Grall a été profondément marqué par une éducation qu’il qualifie de janséniste. « Que de temps, que de larmes, que d’efforts ne m’a-t-il fallu pour redresser ces aberrations et découvrir sous ce ciel noir les verts pâturages… » Il en retire un sens de la gravité de la vie et un appétit de tendresse pour ainsi dire mystique. Il se qualifie de fou de Dieu, un fou solitaire.

Il rejette farouchement les bigots, la laideur, tout ce qui conduit à des jugements intempestifs, des visions étriquées, qui alourdissent l’âme et le cœur de tristesse et effacent la lumière du monde.

« Je veux vous dire avec insistance mes Divines que l’Esprit est miséricorde.  Je le prie pour que vous vous abandonniez en Lui et qu’il répare vos brisures et qu’il étanche votre soif. Je veux vous dire encore que les gens qui m’ont fait le plus de mal sont les Pharisiens, et que c’est d’eux aussi que souffre ma chair désenchantée. »

Cantique de la joie, cantique de la miséricorde, cantique de la foi … peu importe les mots. L’inconnu l’a dévoré mais la foi l’a sauvé.

Mes Amours, j’aimerais vous laisser le même testament.

Fils spirituel de Rimbaud et Kerouac, poète, écrivain et journaliste de Bretagne, Xavier Grall (1930-1981) est un beatnik rebelle et mystique dont les mots éclatent de couleurs, de colère et de sensualité. D’un « insatiable besoin de routes et de prières ».

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