Né d’aucune femme de Franck Bouysse

 « Inspirer la pitié, c’est faire naître une souffrance pas vécue dans un cœur pas préparé à la recevoir, mais qui voudrait pourtant bien en prendre une part, sans en être vraiment capable. La pitié, c’est le pire des sentiments qu’on peut inspirer aux autres. La pitié c’est la défaite du cœur (Rose).

Les souffrances placées sur notre chemin sont faites pour être endurées, une manière d’éprouver les âmes éraflées. J’en ai toujours été conscient. Les âmes. Les Pères m’ont enseigné qu’elles ne se vernissent pas, qu’elles se traitent en profondeur, qu’il est bien plus charitable de pardonner l’homme balloté par le malheur que de courtiser celui qui par naissance et fortune en est préservé. La vertu sans mérite n’est rien d’autre qu’un déguisement de carnaval. (Père Gabriel) »

 Derrière la maison de mes parents, il y avait un grand terrain, un parc disaient-ils, qui descendait en pente douce jusqu’à rejoindre des haies qui délimitaient le champ du voisin pour partie et la forêt pour une autre, dans laquelle on s’enfonçait par un chemin qui démarrait de bien plus-haut, juste après la maison d’un autre de nos voisins, et qui desservait dans un renfoncement une source, un ancien lavoir je crois. Je précise « je crois », car je n’ai jamais été une fille de la forêt, n’y trouvant que peu d’intérêt, mais bien davantage une fille des livres, que nous avions d’ailleurs en grande profusion et sans qu’aucune règle d’aucune sorte ne nous soit imposée quant à leur choix, ni ordre de lecture.

Cette bibliothèque qui, me semblait-il, ne répondait à aucune volonté particulière de mes parents de répondre à des standards pour enfants ou de nous forcer à y piocher, m’apparait avec du recul cependant assez choisie et fort bien remplie, puisque j’ai pu y puiser tous les classiques du genre, en ce compris les gazettes ou autres ouvrages qui devaient avoir été lus au temps de mes grands-parents ou arrières grands-parents tant certaines collections étaient usées ou anciennes. Cet accès illimité aux livres m’a conféré cette accointance commune à tous les adultes ayant été de grands lecteurs enfants, une imagination particulièrement fertile et une acuité sur le monde pétrie de références romanesques, fruits marquants et marqués de notre esprit juvénile avide de savoir et de rêves.

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En deux mois et demi …

Deux mois et demi que je n’ai pas écrit sur ce blog, mon dernier billet datant du 12 février dernier.

Un record de silence.

J’ai effectué mon « carême » social en quelque sorte, lassée du flux et reflux des réseaux sociaux et autres sources d’informations diverses et variées qui ont fini par tarir mon enthousiasme, tant est il est facile de se laisser happer par le côté parfois mortifère, souvent anxiogène, de ce qui est écrit, exposé, commenté, relaté, dans un tumulte qui conduit à user les racines et nous laisser en surface souvent exsangues.

Alors j’ai coupé pour quelques temps, finissant par douter moi-même de l’intérêt de remplir un blog et de la légitimité de mes propres écrits, tant il est vrai que j’étais souvent heurtée de ce que je pouvais lire ou entendre chez autrui.

A trop s’exposer, il me semble que nous en devenons tout à la fois trop vulnérables ou orgueilleux, et qu’à défaut de nourrir son intériorité, nous devenons très vite des coquilles vides.  Mon carême ne fut donc pas tant alimentaire que de lutter contre la tentation de m’éparpiller sur tout et rien, voire d’intervenir sporadiquement dans des débats sous le coup d’une impulsion immédiate.

J’ai donc pris la ferme résolution, comme on dit en confession, de lâcher du lest, de prendre du recul, de ne plus lire les gens qui m’agacent, en résumé de reprendre une vie moins virtuelle et davantage ancrée dans le quotidien, au profit d’une plus grande sérénité.

Ce qui ne m’a pas empêchée de sortir, d’aller au théâtre (souvent), au cinéma (occasionnellement), au musée (plus rarement) et de chercher le livre profond dont j’aurais envie de parler à la suite du livre sur la joie d’Emmanuel Godo, et en cherchant un, j’en ai lu une bonne dizaine que je vous partage ci-après.

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Mais quel visage a ta joie ? d’Emmanuel Godo

 « Choisis la victoire. La victoire sans triomphe. La victoire sans hubris. La victoire de l’homme qui s’accorde à l’éternelle vérité. Car n’en déplaisent aux fabricants d’éphémère, il existe une vérité éternelle. Cette vérité peut prendre n’importe quelle bouche pour venir jusqu’à nous et nous rouvrir le cœur. Cette vérité nous dit qu’un homme, pour rester un homme, ça n’insulte pas une femme qui tombe, ça ne profite pas de son pouvoir pour humilier un faible, ça laisse les morts dans la paix du tombeau, ça ne trouve pas de raison à l’ignominie, ça n’enferme pas l’autre entre les quatre murs d’un préjugé. Cette victoire-là est un honneur : elle exulte en secret de raccorder ta vie, comme un sang qui irrigue ton être. (…) Choisis la joie devant laquelle s’inclinent toutes les puissances qui ne sont pas fondées sur elle. »

 Je découvris Emmanuel Godo en octobre 2017 avec ce petit chef-d’œuvre Un prince  dont je tombais littéralement sous le charme, puis sortirent successivement pas moins de quatre livres dont trois sont en ma possession, et bien que savourés, je ne les avais pas chroniqués en son temps.

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Antonia de Gabriella Zalapi

Journal de 1965-1966

« Il parait qu’un jour on se réveille affamé de ne pas avoir été ce que l’on souhaite (…) Mon mariage n’est pas celui que j’espérais. (…) J’ai été d’une naïveté grotesque en l’épousant. Je suis simplement supposée obéir, entretenir la maison et superviser l’éducation de notre fils. Rien de plus. Je suis sa subordonnée, son obligée. (…) Je me suis demandée jusqu’à quand l’intimité dure. J’ai compris que les lettres de Franco que je prenais pour de l’amour n’étaient que des mots sur des lignes droites, enfermées entre deux marges. De l’air. Fuir. M’évaporer. Me protéger. Crever. Pleurer. Je veux disparaitre dans l’anonymat. »

 Artiste plasticienne formée à la Haute école d’art et de design à Genève, Gabriella Zalapì puise son inspiration dans sa propre histoire familiale dont elle reprend photographies, archives et souvenirs pour créer des œuvres qui oscillent entre histoire personnelle et fiction. Cette réappropriation du passé, qui s’incarnait jusqu’ici dans des dessins et des peintures, se transpose cette fois à l’écrit dans un premier roman, Antonia, sorti en janvier.

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L’or du chemin de Pauline de Préval

« Sais-tu qu’il existe un démon plus pernicieux que celui du mal : le démon du bien, qui s’en prend particulièrement aux êtres généreux et talentueux comme toi et les fait pêcher par orgueil ? On peut vouloir rendre les hommes meilleurs, mais le résultat ne nous appartient pas. Et on ne peut pas prétendre transfigurer le monde si on ne s’est pas laissé soi-même transfigurer. (…) Alors, pars, souffre, tu reviendras, car tu es un peintre-né. Mais il faut d’abord que tu laisses faire la main du Maître. (…) Tu auras compris ce que je pense de cet espace soumis aux lois de la perspective que tu vantes comme l’invention suprême : il ne vaut que dans la mesure où on est capable de le faire éclater. De même que le monde est plus que ce qu’on perçoit de notre œil, et notre vie ne vaut que par ce qui la dépasse. L’essentiel, qui est la présence réelle cachée en toutes choses, est infigurable géométriquement.»

 Pauline, ce fut d’abord une main apposée sur un manuscrit en relecture dont certains n’ont pas manqué de souligner à juste titre qu’elle aurait pu inspirer Rodin, puis une chevelure or flamboyante sur un visage de profil au moment des dédicaces des exemplaires envoyés en service presse.

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Le Dormant d’Ephèse de Xavier Accart

« … Renaud, de grâce, ne te mure pas dans ta douleur. Malques est venu mourir à tes pieds, comme une vague d’amour qui te cherchait depuis longtemps. Que ce ne soit pas en vain ! C’est un don qui vous a été fait, à toi et à lui. Ne le refuse pas, s’il te plaît. Ne refuse pas la vie. Continue à marcher, pense à tout ce chemin qu’a fait Malques, seul, à ses dernières paroles … Tu te souviens, nous nous étions promis d’aller à Ephese, jusqu’à la caverne des sept saints. Ne voudrais-tu pas réaliser ce rêve ? ».

Entre 250 et 253, sept jeunes hommes d’Éphèse (Turquie), refusant de sacrifier au culte de l’Empereur Dèce et ses idoles, se seraient secrètement cachés et endormis dans une caverne qui fut alors murée sur ordre de l’Empereur. La tradition chrétienne raconte qu’ils se seraient réveillés deux cents ans plus tard puis rendormis pour l’éternité.

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Voyage littéraire …

L’hiver, l’hiver, l’hiver, toujours l’hiver… Vive les échappées, les envolées, la vagabondages littéraires et les voyages.

Un voyage dans des contrées lointaines, un voyage dans le temps, à la rencontre d’êtres d’exception qui demeurent à jamais d’éternels présents à travers une forme de génie qui leur est propre et qui parle encore et toujours à nos contemporains.

Fermez les yeux, remémorez-vous vos lectures de jeunesse et partons en Russie, sur les traces de l’auteur de Guerre et Paix et d’Anna Karénine. Léon Tolstoï (1828-1910), pour ne pas le nommer, à qui Christiane Rancé a consacré un émouvant et puissant portrait en suivant les pas de cet ogre, aussi féroce dans ses rapports à la vie, que dans sa prise de conscience soudaine que celle-ci a une fin. Marié, père de treize enfants, comte en son domaine d’Iasnaïa Poliana, Tolstoï est un génie reconnu de son vivant, d’abord par ses récits autobiographiques et ses célèbres romans, véritables fresques d’une époque, puis, tourmenté et angoissé par l’horreur du néant, il s’attellera dans des nouvelles et des essais à comprendre le monde de façon existentielle et philosophique, jusqu’à s’enthousiasmer pour la doctrine du Christ qu’il décortiquera puis réécrira.

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François, un pape parmi les hommes de Christiane Rancé

Voilà, l’année 2018 s’achève dans quelques heures.

Le moment de nouvelles agapes, de breuvages à bulles et hurlements de joie à minuit qui donnera le go pour se jeter avec hystérie sur nos petits ustensiles électroniques qui nous relient si facilement et aisément aux êtres qui sont loin plutôt qu’à ceux qui sont physiquement présents.

Le moment des rétrospectives, des bilans, du feuilletage de ses carnets intimes pour y relire tout ce qui a été consigné, noté, avec soin, ferveur, de nos lectures, réflexions quotidiennes, en espérant que toutes ces petites phrases finiront par se graver en nos cœurs pour devenir meilleurs, plus aimants, plus ouverts.

Le moment de regarder avec attention le chemin parcouru et se rendre compte qu’on se souvient si aisément de ce qui n’a pas fonctionné, de ce qui nous a peinés, blessés et qui alimente nos rancœurs, nos agacements, nos égoïsmes et faire fi de ces petits riens et plus grandes choses qui nous ont permis d’avancer et de rester debout, vivants.

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Dorothy Day d’E. Geffroy, B. de Guillebon et F. de Rivaz

« Dans un monde sans vérité, certains se sont battus pour entendre Sa voix et pour continuer à parler de la vérité – la vérité du Christ. Et parmi eux il y avait Dorothy : par son engagement pour la justice, pour la liberté et la paix, sa résistance aux royaumes de ce monde, et son indéfectible engagement en la croyance que l’amour rachètera le monde. Dorothy eut un rêve de cette vérité, et le rêve est devenu une vision, et la vision devint une lumière pour le monde. »

         Homélie du Père Gneuhs lors des funérailles de Dorothy Day le 2 décembre 1980

 Dorothy Day, très célèbre aux Etats Unis, méritait bien cette première biographie française, que l’on doit à trois jeunes auteurs, tous membres de l’association le Dorothy, qui a ouvert un café associatif dans le 20ème arrondissement de Paris.

Je n’ai pas de meilleur portait à dresser d’elle que celui qui figure en 4ème de couverture et que je reproduis pour partie ici : née en 1897, militante anarchiste et communiste, jeune journaliste engagée dans la défense pour les plus pauvres, le pacifisme et le combat contre le racisme, elle se convertit au catholicisme à l’âge de 30 ans, sans rien renier de ses convictions révolutionnaires et avant-gardistes en faveur de la justice et de la paix. Fondatrice en 1933 du mouvement des Catholic Workers, ainsi que du journal du même nom, elle crée pour les déshérités un réseau de maisons d’accueil et fait pour elle-même le choix de la pauvreté.

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Rimbaud de Stéphane Barsacq

Celui-là qui créera Dieu

« On s’étonne parfois qu’un homme si jeune que Rimbaud soit allé si loin, alors que c’est sans doute le plus faible de ses paradoxes : la jeunesse est un génie. Il est plus difficile de survivre à l’âge mûr, que de mourir adolescent par suite des excès de son âge. Rimbaud s’échappe dans la légèreté, l’insolence et la liberté, grâce à son sens de la gravité. C’est que, pour lui, la poésie n’est pas un amusement : elle est une action violente dirigée contre la violence du monde, et d’abord une expérience de tout l’être. Rimbaud est sans doute le premier en France qui ait rendu à la Poésie son culte véritable. Pour Rimbaud, l’aventure a-t-elle été de tenter de rêver au-delà du paradis perdu, et d’en créer un nouveau qui intègre toute la création, qui rejette la morale, au nom de la morale suprême : la poésie. »

Mon cher H.,

Tu t’interroges voire t’inquiètes régulièrement sur mes inclinations non dissimulées envers des êtres dont la vocation est rarement dénuée d’exigence et de radicalité, toujours en quête de vérité, de liberté, de foi, de Dieu. Il est vrai que mon blog laisse une large place aux prêtres, saints, chartreux, philosophes, essayistes ou femmes dont la pensée et la vie ont pu me saisir. Il est plus rare d’y voir figurer des poètes. Peut-être et fort probablement parce que je les connais peu, et que les radicalités orientées me parlent davantage que la soif d’absolu désorientée dont Rimbaud ne fut pas dépourvu, fusse son verbe porté au plus haut. Il fallait que son nom s’inscrive sur un livre de Stéphane Barsacq pour que je me penche sur ce génie de la poésie, car dès les premières lignes, il est difficile de ne pas tomber sous le charme de cette « rumination orientée par l’amour qui ne se substitue pas à l’être aimé », de ne pas être touché par cette envie de « rendre à ce rebelle la part la plus radicale de son être, cette volonté de dire non, pour dire oui, même si autrement : par charité. »

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