Les pépins de raisin

Les raisins de mon enfance n’avaient pas de pépins

J’ai vécu mon enfance au travers du prisme merveilleux que la vie était simple douce facile, et ce grâce à ma mère qui nous traitait mon frère et moi comme des rois et érigeait l’effort comme une abomination à laquelle nous ne pouvions être soumis, jusqu’à épépiner et retirer la peau de nos grains de raisin que nous savourions devant la télé.

J’ai eu ainsi une vision de la vie totalement idyllique jusqu’à ce que le réel me rattrape brutalement et ancre en moi, au sein de mes profondeurs les plus extrêmes, le sentiment que la vie est une souffrance et d’une dureté contre laquelle on doit lutter. Ce sentiment dont je n’ai jamais réussi à me défaire m’a contraint ma vie entière à tenter d’adoucir celle des autres en souhaitant vainement les rendre heureux, en retirant à mon tour autant que possible les pépins des raisins de leur vie

Courageux et drôle je me voyais, jusqu’à ce que je découvre, en pleine période de désespoir profond sans trouver comment retirer tout seul la peau de mes raisins, que je n’étais en fait qu’un homme fragilisé, à la sensibilité toute féminine, totalement dépourvu d’une certaine forme de capacité à rebondir sainement et, au grand drame des juifs dont je fais modestement partie, sans culpabilité.

Autant dire que partisan de l’absence d’effort depuis ma plus tendre enfance, où les mots devoir, dépassement de soi, lutte étaient balayés au profit des mots envie, douceur, léthargie, ce chemin sinueux me semblait proche de l’Everest

Malgré tout, au contact d’une de mes amies, je finis par prendre conscience de la nécessité vitale de changer mais il faut reconnaitre que le mal était profond. On ne peut se relever indemne d’une enfance où les raisins n’ont plus de pépins, et force est de constater que j’ai moi aussi retiré les pépins des raisins de mes enfants. Que plus heureux, ils ne l’étaient pas, et que malheureux, je le restais

L’âge retire un grand nombre de nos certitudes mais s’il y a bien une chose que je voudrais pouvoir clamer haut et fort c’est : ne retirer jamais les pépins des raisins de vos enfants

Ma mère, en lisant ces lignes, a suffoqué : vous êtes mes rois, des êtres rares, c’est tellement normal de vous gâter.

L’amour de ma mère était immense, rare, car rares à ses yeux nous étions, aimés sans limite, sans contrainte, entièrement et totalement quoique nous disions, demandions ou faisions. L’amour d’une mère juive : unique, total, jusqu’à en mourir, jusqu’à s’oublier, un amour qui nous voit toujours merveilleux. Un amour présent, pesant parfois, un amour inquiet, un amour enveloppant, un amour exceptionnel, un amour qui la conduisait à retirer la peau et les pépins des raisins de mon enfance et à trouver cela naturel.

J’ai vécu sans père. Il est mort quand j’avais six ans et j’ai cru jusqu’à mes dix ans qu’il était simplement parti faire un long voyage. J’ai donc vécu mon enfance avec un père absent mais sans en avoir fait le deuil puisque pour moi il n’était pas mort. J’avoue avec du recul ne pas bien comprendre comment je ne me suis pas posé davantage de question mais au même titre que pendant des années je le percevais comme un grand voyageur qui reviendrait, je m’étais forgée une image idyllique de mon père basée sur les récits de ma mère. Et ce n’est que bien des années plus tard, étant moi-même devenu adulte et père de famille, que je me suis rendu compte que mon père que je voyais comme un grand médecin sérieux et exerçant sa profession dans son cabinet versaillais de la rue Vergennes était également et avant tout un joueur invétéré de cartes, champion de France de Bridge dans sa catégorie, aimant les femmes et la belle vie. Il est parti trop vite, dans la fleur de l’âge, d’un cancer foudroyant à 37 ans, laissant ma mère veuve à 29 ans avec ses deux fils de 6 ans et 10 ans.

Cet événement tragique aurait pu miner toute mon enfance mais ma mère avait dressé un tel cocon d’amour et de douceur autour de nous que je n’ai que des souvenirs merveilleux de mon enfance et que si j’ai dû pleurer mon père, c’est bien des années après, où, confronté à ma propre paternité, je me suis aperçu à quel point il pouvait me manquer.

Les hommes de ma famille n’étaient pas très résistants. Ma grand-mère était veuve, la sœur de ma mère également,. Nous avons donc été élevés mon frère et moi par des femmes qui nous traitaient comme des petits rois, mais des rois sans trône, car au sein d’une famille matriarcale les hommes sont des rois sans pouvoir. On les choie, on devance leur désir, on étale un tapis rouge devant leurs pieds, on leur laisse la place d’honneur, on les cajole comme des enfants même devenus adultes, mais les hommes restent avant tout les fils de leur mère. Même à 50 ans, il m’était impossible de dire à ma mère que je sortais le soir sans qu’elle s’inquiète de savoir si j’étais suffisamment vêtu pour ne pas attraper froid ou qu’elle ne m’appelle pas dix fois par jour si j’avais eu le malheur d’afficher une grise mine de fatigue à une réunion familiale.

Elle est comme cela ma mère : une toux était les prémices d’une pneumonie, une écharde pouvait être un panaris, une pâleur une occasion de rester au lit. Autant dire que je n’avais pas été particulièrement préparé à l’endurcissement et la combattivité.

Mes amis et mes proches peuvent me reconnaitre quelques qualités dont je suis assez fier : des affections sincères et durables, le dévouement, la gentillesse, le pardon, la remise en cause, la critique facilement encaissée… mais je traine un lourd fardeau qui me pèse particulièrement et dont j’ai bien du mal à me défaire : je suis un pessimiste chronique qui aime se plaindre. Le verre est toujours à moitié vide et la vie me semble sinistre. Un postulat de base qui n’est pas de nature à me rendre profondément heureux et en toute circonstance, et qui a malheureusement tendance à dicter mes choix et actes sous l’angle unique de rendre la vie plus douce et plus facile. Je n’apprends pas à pêcher le poisson, je cherche comment le trouver tout prêt et préparé et tant pis si je meurs de faim puisque de toute façon la vie est sinistre.

Je pensais que les choses seraient toujours ainsi jusqu’au jour où…

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