Vivre libre avec Etty Hillesum de Cécilia Dutter

« Apprendre pas à pas, comme Etty a su le faire, à s’aimer, se respecter, s’assumer en tant que personne, lui a permis de développer la sécurité nécessaire pour conquérir sa liberté intérieure. (…) Tendre la main à notre prochain, c’est accepter de mettre de côté nos préjugés, reflet de nos peurs ou de nos attentes, pour nous ouvrir à lui dans sa vérité, au moment où nous l’approchons. (…) Connaître l’autre pan de l’amour, plus grand, pur et désintéressé, cet amour-amitié qui se réjouit de l’existence et de la présence d’une personne préférentielle avec laquelle on partage un projet, une vision commune (…) qui au désir de fusion, préfère la communion où chacun se remplit de la présence de l’autre et se révèle à travers lui, donne et se donne pour pénétrer toujours plus loin en terre d’humanité.»

Mon cher H.,

Les livres et les destinées s’appellent et s’interpellent, happés par un même but, et aussi difficile à identifier qu’il semble parfois l’être, et si tortueux sont certains chemins pour y parvenir, il est extraordinaire de vivre parfois ces instants de plénitude où les détours, retours et contours de chacun finissent par se croiser pour mener un bout de parcours ensemble.

Il en est ainsi des êtres évidemment, il en est aussi des livres où les mots viennent en écho à des cheminements intérieurs qui sont autant de morceaux de puzzle qui peinent souvent à prendre place. Que d’émotions profondes et de moments d’exaltation lorsque ces morceaux épars finissent par s’assembler pour former le patchwork de notre humanité tissé par un Fil commun.

Le livre que j’ai entre les mains en ce moment concourt à cette quête de vérité et de liberté que j’affectionne particulièrement, en nous faisant cheminer aux côtés de cette incroyable bonne femme qu’était Etty Hillesum. Jeune femme juive néerlandaise de 27 ans, elle entreprend en 1941, la rédaction d’un journal pour partir, à la demande de son thérapeute Julius Spier, à la rencontre d’elle-même. La démarche pourrait sembler totalement autocentrée et sans intérêt pour les lecteurs que nous sommes, mais ce qui est extraordinaire dans ce journal, c’est qu’en allant à la rencontre de soi, en apprenant à s’aimer, à habiter sa solitude et écouter sa voix intérieure, à goûter la joie profonde, à vaincre sa peur et en faisant confiance à la vie, elle a tourné son regard vers l’autre.

En pleine occupation nazie, elle fait cette expérience quasi christique d’aimer l’autre comme soi-même, de refuser la haine et le ressentiment, de pardonner, de prendre soin de l’autre et de sentir membre à part entière de l’humanité.

Un pas lui restait à franchir : ouvrir son cœur à l’absolu, en accueillant l’éternité au sein de sa propre finitude et dialoguer avec plus grand que soi au cœur de soi.

Il se dégage de ses écrits une spiritualité universelle qui ne peut que parler à tous et à toutes.

Mon H., je suis persuadée que le journal d’Etty te touchera à sa lecture. Je te laisse mon exemplaire pendant que de mon côté, je savoure ce merveilleux livre de Cécilia Dutter qui a su mettre à notre portée les trésors dont regorgent ses écrits.

Sa personnalité complexe, qui ne cesse de s’interroger, d’expurger d’elle ce qui l’entrave, vivant une véritable relation d‘amour avec la transcendance, vibrant aux écrits de Rilke, témoigne de notre capacité à évoluer intérieurement.

Si acte de résistance elle opèrera, c’est bien dans cette faculté à percevoir le monde dans sa réalité, où l’incompréhension rationnelle de l’horreur s’efface pour ne laisser place qu’à une compréhension profonde des choses, spirituelle et transcendante, où tout prend sens dans une universalité plus vaste.

Vivante intérieurement, elle est donc libre d’accepter la vie telle qu’elle se présente.

 

Ma chère Elvire,

Que dire du journal d’une jeune juive de 27 ans, qui dès les premières pages, vous saisit par sa liberté et sa maturité, son désespoir face au monde qui se dessine, et malgré tout, l’espoir qu’elle puise dans une quête d’idéal, dans sa croyance religieuse, jusqu’à sa mort en déportation en 1943.

J’ai commencé ce livre pour te faire plaisir, et j’ai avalé les cinquante premières pages en une demi-heure.

Dès les premiers mots, j’ai été saisi par sa liberté, cette manière dont elle parle de sa sensualité, de ses rencontres avec celui qui est un thérapeute, un amour, un guide, le déroutant Spier du double de son âge, omniprésent dans ses pensées.

Cette femme est totalement surprenante. Elle est dans une recherche de soi qui la dépasse, l’anéantit. Au gré des jours, et sans raisons apparentes dans les premiers mois, on la voit désespérée ou euphorique, totalement « amour »,  passionnée et en quête d’absolu de Dieu,  ce qu’elle ignore, même si elle l’évoque, l’effleure.

Petit à petit, au fil des jours et de la terreur qui monte, elle élève « la prière comme un mur protecteur», sa foi se révèle, s’intensifie.

Si Dieu ne m’aide pas, ce sera à moi d’aider Dieu…

En égrenant ce journal intime qui voit le régime nazi gagner du terrain chaque jour et sa politique d’élimination de la race juive se préciser, je lis les mots d’Etty avec une gravité et une grâce inouïes.

Elle se prépare à la séparation, à l’enfermement, sans haine ni apitoiement. Sa foi devient un rempart.

Ce Dieu qu’elle prie, c’est l’humanité qu’elle continue inlassablement d’aimer à travers Lui.

Elle s’adresse à Dieu pour mieux se connaître, s’accepter, devenir meilleure et accepter les autres. Etty a une vie intérieure spirituelle intense « que je renouvelle à la source originelle, à la vie même, et de temps en temps je goûte le repos que m’offre une prière ».

C’est toujours l’humain qui est au cœur de ses prières, la vie, autrui, qui lui ont donné cette énergie, la force d’accepter « les épreuves qui rendent la vie intéressante ».

Une quête initiatique qui passe par Dieu, dont la finalité ne semble pas être la vie éternelle mais d’être le meilleur possible ici et maintenant. Un Dieu moins incarné que pour les chrétiens, si je me fie à la lecture de tes billets mon Elvire et la façon dont tu m’en parles, mais qui résonne tout particulièrement en moi, étant moi-même juif mais athée …

Etty mourra en 1943, à 29 ans à Auschwitz, en paix, sans se départir d’humour dans ses lettres qu’elle enverra à ses amis durant son enfermement à Westerbork, camp de transit où elle narre son quotidien avec une leçon de courage et d’optimisme qui m’ont personnellement glacé.

Ce livre est difficile, terriblement dérangeant, violent mais un témoignage magnifique qui confirme que l’humanité peut trouver de la beauté en tout même dans l’horreur la plus absolue. L’amour est un miracle. Celui tourné vers les autres dans le don, un aboutissement.

Je me suis pris une belle claque à sa lecture !  J’ai retrouvé ma petite Elvire sous nombre de traits d’Etty, dans cette quête d’idéal qui ne s’arrête jamais, le désespoir en moins. Je me suis vu aussi dans cette transformation progressive qui fait basculer de la désespérance vers la joie simple du temps présent et sans attente, cette capacité à aimer l’autre pour lui, dans sa vérité, avec un soupçon de spiritualité qui jaillit parfois.

Un livre dont le message universel s’adresse à tous, mais dont la complexité de l’âme d’Etty et le cheminement intérieur peuvent nécessiter une certaine maturité pour le comprendre.

Le livre de Cécilia Dutter me semble donc un excellent outil pour y parvenir.

Cécilia Dutter, romancière et essayiste de plus d’une quinzaine d’ouvrages, a publié une biographie de référence Etty Hillesum, une voix dans la nuit en 2010. Elle est présidente de l’Association des Amis d’Etty Hillesum, également critique littéraire et membre de plusieurs Prix.

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2 réponses
  1. Hugues
    Hugues dit :

    Merci Édouard. Cependant le mérite me semble revenir à Elvire surtout, pour ce choix de lecture, et ce qu’elle en écrit, tellement plus sensible et intelligent que le résumé modeste que j’ai fait d’un ouvrage poignant à découvrir en effet

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  2. Edouard
    Edouard dit :

    Billet plein de sensibilité, d’emotion contenue. Le commentaire de H fin et subtil me donne envie de découvrir ce livre.

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