Paternité de François-Xavier de Boissoudy

 Au-dessus de tout homme, et quoi qu’on puisse faire, quelqu’un est toujours Dieu, quelqu’un est toujours père. » Victor Hugo ; La légende des siècles, XV, 3, La Paternité.

Veste Barbour et souliers en cuir, il arrive à vélo qu’il dépose près de la Galerie sans l’attacher, nulle crainte de se le faire dérober ne le traversant. Il retire une caisse du panier situé devant, m’embrasse et m’appelle par mon prénom comme si nous nous connaissions, pousse la porte, dépose son carton, échange quelques bribes avec le galeriste, et m’entraine dans son sillage à la découverte de ses tableaux.

Regard pétillant et d’une vive acuité, il me donne le sentiment de chercher ses mots, de peiner à parler de ses œuvres, mais je comprends vite que la pensée se formant dans son esprit ne se livre qu’en son aboutissement. Il me faut relier les gestes, les regards, les phrases, quelques pirouettes intellectuelles et son sourire en un tout homogène pour recréer le fil conducteur de toutes ses toiles et deviner ce qui est conçu sans être exprimé, si ce n’est l’essentiel. Point d’élucubrations philosophiques ou théologiques, les tableaux montrent ce qu’il a voulu dire, nommé, il le répète, pas de fantasme sur la paternité, une réalité charnelle qui jaillit de ses tripes et accouche sur la toile. Quelques toiles profanes, mais la Paternité se dessine et se lit à travers les grandes figures bibliques : Noé, Abraham, Joseph, le Christ, Zacharie, Jean-Baptiste, Saul…

Si de la blessure jaillit la grâce, elle est assurément présente dans son œuvre. Bonté, tendresse, aspiration à la Vie, regard tourné vers le Ciel, présence, nudité, ombres et lumières, quête, François-Xavier de Boissoudy est dans ses toiles, en parlant de paternité, il accouche de la sienne et tend les bras vers le Père.

« La mère laisse place en elle, le père fait place hors de lui » nous dit Fabrice Hadjadj, dans un long texte qui accompagne le catalogue de l’exposition. « Défaillante est notre paternité. Car, étant pères, nous ne sommes pas le Père, nous sommes d’abord des fils. »

Père, fils… quand Lavis d’encre sur papier et paroles s’interpellent.

Chez Joseph II

La joie de la paternité en devenir. Neuf mois, le compte à rebours avant de devenir père de famille. Ce temps qui permet de voir le corps de sa femme s’arrondir au fil des jours pour accueillir une âme nouvelle. Un temps à la fois long pour sa femme qui voit son corps changer, et court pour la préparation du foyer et d’une nouvelle vie à trois. Etre appelé à mon tour Papa, voilà à quoi je dois me préparer. La chose la plus simple et la plus compliquée à la fois pour un homme. Dans un monde où le rôle des parents et du père sont souvent remis en cause, fasse que je sois, tel Saint Joseph, un père et un époux protecteurs et aimants.

Henri-Bertrand Audrerie

Recevoir un enfant

Orphelin de père à 6 ans et élevé dans un amour inconditionnel par une mère et une grand-mère juives, ce n’est qu’en devenant père que j’ai réalisé que je n’avais en fait aucune image paternelle à laquelle me référer. L’annonce de ma propre paternité fut comme gagner au loto ou obtenir brillamment un examen convoité. Le devenir confronta mes fantasmes à la réalité et jour après jour il me fallut apprendre l’humilité, non sans quelques violences profondes, face à un enfant perçu comme mon propre prolongement mais différent en tout point. Etre père, c’est un apprentissage, tenter de trouver sa juste place, accepter d’avoir un amour sans limite pour un être dont je ne comprends pas grand-chose et opère ses propres choix. En 25 ans, ma paternité fut un long cheminement qui a crû au rythme de l’intériorisation de la modestie et de la bienveillance et reste par bien des aspects un mystère.

Hugues Temime

Paysage II

Quel homme n’a pas au plus profond de lui-même le désir de transmettre. Les uns – pleins d’un égoïsme centré sur leur petit moi – cherchent à se reproduire, comme un modèle utile qui pourrait échapper au temps. Les autres – sans doute les plus nombreux, même inconscients – veulent plutôt donner à d’autres un peu de cette vie si belle et hostile à la fois, qu’ils s’efforcent de vivre. La paternité est ainsi, d’abord et avant tout, un don, gratuit et discret, presque secret, où se mêlent réalité et espoir. A l’exemple du Père, le père donne ce qu’il a de meilleur ou qu’il croit tel. Nul merci. Juste un peu d’amour vrai. Ce don, manifesté dans l’enfant porté à la vie, se réalise tout autant dans l’œuvre de l’artiste écrite, musicale ou esthétique, ou encore à travers un simple savoir. Enfantement dans la chair ou dans l’esprit. Les yeux et les oreilles ne suffisent pas. Il faut un cœur, un cœur ouvert et attentif, oui dans l’attente de ce qui va paraître. Le père transmet et c’est là sa vocation la plus sacrée.

Dominique, un père, le mien.

Le sacrifice d’Abraham

Etre le père d’un enfant qui se rapproche doucement de la mort, c’est un long chemin de croix. L’impuissance. Et c’est sans doute le pire. Pour un homme, être impuissant est sans doute la chose la plus dure à encaisser. Ne pas pouvoir, ne pas être capable de sauver son fils, ne pas pouvoir éviter qu’il souffre. Et la réponse m’a soudain semblé évidente. Il veut juste ça. Il veut juste que je l’aime. Il ne veut pas que j’arrête de travailler, il ne veut pas que je le guérisse, il ne veut pas que j’élabore des plans fumeux pour après-demain. Il veut qu’aujourd’hui je l’aime. C’est tout. Et c’est beaucoup.

Benoît Clermont.

Avec son Père 

Mon Père, je m’abandonne à Toi, fais de moi ce qu’il Te plaira. Quoi que Tu fasses de moi, je Te remercie, je suis prêt à tout, j’accepte tout. Pourvu que ta volonté se fasse en moi, en toutes tes créatures, je ne désire rien d’autre mon Dieu. Je remets mon âme entre tes mains. Je Te la donne, mon Dieu, avec tout l’amour de mon cœur, parce que je T’aime, et que ce m’est un besoin d’amour de me donner, de me remettre entre tes mains sans mesure, avec une infinie confiance, car Tu es mon Père.

Charles de Foucault (1858-1916)

Apprendre à marcher

Le propre de la paternité spirituelle est d’éveiller au désir de vie et de bonheur qui habite au plus profond de nous. Elle est l’une des formes les plus hautes de la relation humaine, être accueilli par ce père, pour recevoir de lui l’autorisation d’être ce qu’il (le fils) est, sous le regard de son amour, pour être regardé et accueilli par lui tel que Dieu lui-même le regarde et l’accueille.

Dom Louf, Trappiste (1929 – 2010)

Baptême III

Paternité ou fraternité spirituelle ?

« N’appelez personne votre Père sur la terre : car vous n’en avez qu’un, le Père céleste » (Mt 23,9). Si la recommandation de Jésus devait être prise au pied de la lettre, alors on ne devrait trouver autour de nous ni Père maître dans la vie religieuse, ni Père spirituel auprès de n’importe quel chrétien, ce qui n’est pas le cas.

La raison en est claire : pour que la paternité du Père céleste s’exerce réellement sur la terre, il importe que des médiateurs la relaient. Mais comprenons-le bien : ces pères ne sont pas le Père, mais ses représentants, ses lieu-tenants. Il serait du coup abusif de limiter cette paternité éventuelle à des hommes, et en particulier des prêtres, même si leur formation, leur expérience et leur disponibilité la favorisent : ce sont là des caractéristiques que d’autres partagent. Il ne s’agit pas ici de l’exercice d’un sacerdoce, mais d’un service fraternel.

La paternité spirituelle n’aura de sens et surtout de force qu’autant que ceux qui l’exercent vivront comme fils en faisant la volonté du Père (cf. Mt 12,50) : en d’autres termes autant qu’ils suivront Jésus. Ainsi, la paternité spirituelle ne peut être que le fruit d’une fraternité pleinement vécue, celle qui lie un chrétien à Jésus et à ses frères et sœurs en Christ.

Frère Hervé Ponsot, dominicain

Sur les épaules

Un père est un mystère :

Il vous porte en chantant

Ou bien en se taisant ;

Il franchit l’impossible

À grandes enjambées,

Il peut être faillible,

Il sait se relever.

 

Un père part en guerre

Sans pouvoir oublier

Qui vous êtes, aimés !

Et où vous demeurez ;

Un père ça se bat

Pour votre liberté

Au risque d’y rester.

 

Un père c’est la mer :

Ça peut être lointain

Et puis, de deux grands bras,

Ça vous serre au matin.

Un père vous appelle

Aux vastes horizons,

Il tient la position

De votre échappée belle.

 

Un père en sa prière,

Se tient souvent debout

Même lorsque son corps

Se plie à deux genoux ;

C’est un sauvage calme

Et fauve, fière flamme,

Serviteur, oriflamme,

Et creuset de votre âme.

 François Bert

L’exposition de François-Xavier de Boissoudy a lieu en ce moment jusqu’au 2 juin à la Galerie Guillaume, 32 rue de Penthièvre dans le 8ème arrondissement de Paris.

 

 

Un magnifique catalogue, édité par les Editions de Corlevour, lui est consacré avec un texte de Fabrice Hadjadj «Voir le Père ».

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1 réponse
  1. Gustave
    Gustave dit :

    Quel merveilleux billet chère Elvire, on l’on décèle tout votre talent, votre imagination et «  fertilité » pour illustrer au travers de ces témoignages la paternité. Bravo

    Répondre

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