Le Dormant d’Ephèse de Xavier Accart

« … Renaud, de grâce, ne te mure pas dans ta douleur. Malques est venu mourir à tes pieds, comme une vague d’amour qui te cherchait depuis longtemps. Que ce ne soit pas en vain ! C’est un don qui vous a été fait, à toi et à lui. Ne le refuse pas, s’il te plaît. Ne refuse pas la vie. Continue à marcher, pense à tout ce chemin qu’a fait Malques, seul, à ses dernières paroles … Tu te souviens, nous nous étions promis d’aller à Ephese, jusqu’à la caverne des sept saints. Ne voudrais-tu pas réaliser ce rêve ? ».

Entre 250 et 253, sept jeunes hommes d’Éphèse (Turquie), refusant de sacrifier au culte de l’Empereur Dèce et ses idoles, se seraient secrètement cachés et endormis dans une caverne qui fut alors murée sur ordre de l’Empereur. La tradition chrétienne raconte qu’ils se seraient réveillés deux cents ans plus tard puis rendormis pour l’éternité.

Les Sept Dormants d’Ephèse, pour les chrétiens, ou Gens de la Caverne, pour les musulmans, ont très tôt fait l’objet d’une immense vénération populaire et leur culte se propagea en Occident chrétien puis en Syrie, Egypte et Abyssinie. Dans les Côtes-d’Armor, il existe un hameau des Sept-Saints et une chapelle éponyme construite sur une crypte-dolmen, désormais lieu de pèlerinage islamo-chrétien la quatrième semaine de juillet, auquel est associé un cantique breton « La Gwerz (pardon) des Sept-Saints ». Il ne semble pas faire de doute aujourd’hui que ces sept saints sont à rapprocher du culte des Sept Dormants d’Ephèse et non pas des sept évêques et évangélisateurs de la Bretagne, célébrés par le Tro Breizh (tour de la Bretagne).

Si je prends le temps en quelques lignes de raconter ces traditions, c’est que ce culte, dont est tiré le titre de ce livre, est le fil conducteur de ce premier roman, bien qu’il n’en soit pas le cœur. Nous retrouvons nos protagonistes dans ces lieux, aussi bien au hameau des Sept-Saints qu’à Ephèse, en passant par le Tro Breizh, et pour qui n’est pas imprégné des traditions et cultes bretons, ni de cette vénération populaire des Sept Dormants, la curiosité pousse à opérer quelques recherches complémentaires.

Un petit tour dans la foulée sur le parcours de Xavier Accart pour mieux cerner son auteur, et le cadre du livre est rapidement posé : voilà un livre résolument chrétien où affleurent quelques références guénoniennes, une certaine nostalgie royaliste, un respect pour nos soldats français lors de la bataille de Bir Hakeim, un amour du mystère et de la portée morale de la France et un brin d’esprit breton.

Une véritable fresque familiale qui démarre en 1903 alors que le gouvernement Combes expulse les congrégations religieuses à grands renforts de gendarmerie et qui se termine en 1975, s’étalant ainsi sur cinq générations.

Une fresque et pourtant, l’histoire s’articule essentiellement, dans un rythme soutenu, autour de Renaud et Malques. Un père, Renaud, qui en 1903 est contraint de s’exiler après avoir tué un gendarme par accident en manifestant contre les expulsions et laisse sa toute jeune fiancée Mari, enceinte de leur fils Malques. Les récits parallèles portant sur la vie de Renaud en Orient, et sur celle de Malques à Paris, en Bretagne puis à Bir Hakeim, nous conduisent inexorablement à la rencontre et à LA Rencontre. Ces pages sont assurément les plus belles et les plus émouvantes de ce roman. Les mots de filiation et de père ont une résonance à la fois charnelle et spirituelle de toute beauté, autour d’un récit familial pour le moins original mais qui sert ici merveilleusement ce thème de la paternité.

Les femmes du roman, les mères, les épouses, les filles, n’en sont pas moins admirables, icônes presque, qui portent en elles l’amour et le mystère sans faille, gardiennes de la dévotion aux Sept-Saints et sentinelles de l’invisible pour reprendre une expression papale.

Un roman assurément original et qui dénote dans le paysage littéraire actuel, autour du voyage, un voyage dans le temps, un voyage dans l’espace, un voyage spirituel, un voyage filial.

La couverture de ce livre est par ailleurs magnifique. Elle n’a pas de lien immédiat avec la trame du récit mais en le refermant, et en la regardant à nouveau, elle illustre parfaitement je trouve ce que je retiendrai de ce roman et qui m’a touchée : la fragilité de nos vies qui peuvent chalouper en un instant, ce désir de tenir le cap malgré tout malgré les vents contraires, les rochers sur lesquels on peut venir se briser et pourtant, derrière, la lumière.

Xavier Accart, né en 1971, est un journaliste et un historien des idées qui a étudié à l’EPHE la réception intellectuelle et littéraire dans les années 1920-1950 de l’œuvre de René Guénon. Il a animé pendant cinq ans les Essentiels, les cahiers spirituels de La Vie. Il est actuellement rédacteur en chef de la revue « Prier » et anime de façon hebdomadaire une émission sur Radio Notre-Dame depuis 2012.

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1 réponse
  1. Charles
    Charles dit :

    Il n’y a qu’elle, Elvire pour nous embarquer dans ces lectures… La vie est fragile? Comme elle, fragile sensible et merveilleuse comme l’est ce billet.

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