Né d’aucune femme de Franck Bouysse

 « Inspirer la pitié, c’est faire naître une souffrance pas vécue dans un cœur pas préparé à la recevoir, mais qui voudrait pourtant bien en prendre une part, sans en être vraiment capable. La pitié, c’est le pire des sentiments qu’on peut inspirer aux autres. La pitié c’est la défaite du cœur (Rose).

Les souffrances placées sur notre chemin sont faites pour être endurées, une manière d’éprouver les âmes éraflées. J’en ai toujours été conscient. Les âmes. Les Pères m’ont enseigné qu’elles ne se vernissent pas, qu’elles se traitent en profondeur, qu’il est bien plus charitable de pardonner l’homme balloté par le malheur que de courtiser celui qui par naissance et fortune en est préservé. La vertu sans mérite n’est rien d’autre qu’un déguisement de carnaval. (Père Gabriel) »

 Derrière la maison de mes parents, il y avait un grand terrain, un parc disaient-ils, qui descendait en pente douce jusqu’à rejoindre des haies qui délimitaient le champ du voisin pour partie et la forêt pour une autre, dans laquelle on s’enfonçait par un chemin qui démarrait de bien plus-haut, juste après la maison d’un autre de nos voisins, et qui desservait dans un renfoncement une source, un ancien lavoir je crois. Je précise « je crois », car je n’ai jamais été une fille de la forêt, n’y trouvant que peu d’intérêt, mais bien davantage une fille des livres, que nous avions d’ailleurs en grande profusion et sans qu’aucune règle d’aucune sorte ne nous soit imposée quant à leur choix, ni ordre de lecture.

Cette bibliothèque qui, me semblait-il, ne répondait à aucune volonté particulière de mes parents de répondre à des standards pour enfants ou de nous forcer à y piocher, m’apparait avec du recul cependant assez choisie et fort bien remplie, puisque j’ai pu y puiser tous les classiques du genre, en ce compris les gazettes ou autres ouvrages qui devaient avoir été lus au temps de mes grands-parents ou arrières grands-parents tant certaines collections étaient usées ou anciennes. Cet accès illimité aux livres m’a conféré cette accointance commune à tous les adultes ayant été de grands lecteurs enfants, une imagination particulièrement fertile et une acuité sur le monde pétrie de références romanesques, fruits marquants et marqués de notre esprit juvénile avide de savoir et de rêves.

La maison de mes parents étant une maison ancienne avec des poutres apparentes au plafond et des planchers disjoints, un grenier habité d’oiseaux nocturnes et petites bestioles galopantes, les nuits étaient particulièrement propices à rendre presque réels les égarements de mon imagination foisonnante, et il n’était pas rare que je me réveillasse pétrifiée, aux feulements stridents de chats en chaleur, que je prenais sur le moment pour les cris de hordes d’envahisseurs remontant en courant la pente de ce fameux parc ou, au ululement d’une chouette qui n’était pas sans évoquer le cri d’un Résistant signalant l’arrivée des Allemands surgissant de la forêt, ou lorsque le craquement d’un plancher ou le bruit d’une cloche, faisaient surgir la figure de gouvernantes  aux cheveux tirés et visages secs et de médecins chapeautés sans humanité venus nous arracher à notre foyer pour nous coller dans des orphelinats à la Dickens ou dans un pensionnat froid et humide.

Je me souviens parfaitement, lorsque la voix de mon père tenait lieu de réveil et mettait ainsi fin à l’imaginaire de la nuit, éprouver parfois cette joie soudaine et gratitude ineffable de réaliser que j’avais une chance inouïe de ne pas vivre à ces époques, propices certes à de merveilleux moments de littérature mais où la vie des enfants n’était pas si choyée, la misère souvent présente et la guerre jamais très loin, et d’avoir été ainsi préservée de toutes ces vicissitudes. Mystère plein et entier, même aujourd’hui, de ne point savoir pourquoi, moi, toi, nous, vivons là où nous sommes, à tel endroit, à telle époque, dans telle famille … Une loterie dont certains tirent le gros lot et d’autres charrient des tombereaux de misères et de souffrances.

Le dernier roman de Franck Bouysse aurait pu figurer au panthéon de ces littératures achevées tardivement et nourrissant des frayeurs nocturnes, tant il est vrai que l’histoire de cette gamine de 14 ans aurait largement contribué, en contraste, à colorer mon existence d’adolescente de reflets paradisiaques.

« Une révélation !  Formidable ! Le portrait bouleversant d’une femme debout. Un roman qui tutoie la perfection. Saisissant ! » peut-on lire ça et là.  Les éloges ne manquent pas.

Roman polyphonique, à l’écriture exigeante, ce livre est bouleversant, puissant, profond, un véritable coup de cœur.

A l’occasion d’un enterrement, un simple curé de campagne, Gabriel, découvre les carnets de Rose, son journal intime, dont la lecture va bouleverser sa vie. Rose, cette jeune fille de 14 ans, vendue par son père qui avait trop de bouches à nourrir, à un homme sans scrupule vivant dans un château obscur avec sa vielle mère, dont les carnets seront, à terme, le seul moyen de relater son drame, sa misère. Roman non daté mais où le temps s’écoule au rythme des forges, de la ferme, des attelages de chevaux. Beaucoup des mots qui s’écoulent de cette jeune fille devenue femme trop tôt sonnent comme des aphorismes, des phrases à méditer. Son regard sur la vie qui ne l’a pourtant pas beaucoup épargnée reste empreint de grandeur, de beauté, propre à ses âmes qui se sont forgées dans le silence, devenue matures trop vite, restant droites envers et contre tout, dernier rempart contre l’asservissement.

L’insoutenable au service de l’éblouissement : une performance littéraire.

Franck Bouysse,  né en 1965 à Brive la Gaillarde, a enseigné la biologie et l’horticulture avant de se consacrer pleinement à l’écriture en 2004. Ses romans et policiers ont rencontré un large succès dont certains (Grossir le ciel, Terrasse) ont emporté des prix littéraires. Il partage aujourd’hui sa vie entre la Corrèze et Limoges. Né d’aucune femme est son dernier roman paru en janvier 2019.

Abonnez-vous pour recevoir mes billets

9 réponses
  1. Marie Chassagne
    Marie Chassagne dit :

    Merci Elvire pour cette balade en enfance et de donner autant envie de découvrir certains romans, avec coeur et simplicité.

    Répondre
  2. Aurélie Michel
    Aurélie Michel dit :

    entre mes livres que j’ai choisis et qui attendent silencieusement, mais visiblement près de mon lit, d’être lus et ceux que la remarquable Elvire recommande, il va falloir que je change de métier et devienne …lectrice à temps plein !

    Répondre
    • Elvire Debord
      Elvire Debord dit :

      Pour cela que j’en fais des notes 😉 pour te laisser du temps pour développer tes nombreux talents

      Répondre
  3. Isabelle
    Isabelle dit :

    Merci pour ces petits cailloux sur nos chemins de lecture. Les livres sont autant de forêts et les forêts, d’autres livres…

    Répondre
  4. Hugues
    Hugues dit :

    Notre Elvire est bien de retour qui se livre dans un billet personnel et magnifiquement écrit pour nous faire partager une pépite de plus, et des souvenirs qui nous disent d’où elle vient. Qu’on l’aime ce blog

    Répondre
  5. Lucie Fraenkel
    Lucie Fraenkel dit :

    Je vais lire ce livre et je vous remercie de me faire connaître cet écrivain, car il semble en être un.

    Répondre
    • Elvire Debord
      Elvire Debord dit :

      Je ne le connaissais pas bien que ce ne soit pas son premier livre et vraiment grand coup de cœur pour celui-ci

      Répondre

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.