Les deux saisons de Paolo Barbaro

« Il croyait que tout – dans peu de temps peut-être – pourrait redevenir comme avant. Mais à mesure que l’été avançait, il commença à comprendre, à se rendre compte que la vie – justement quand on le voudrait – ne se répète pas, ne revient pas. Le deuxième été n’est fait que des souvenirs qui lui viennent du premier, précis jusqu’au plus infime détail, jusqu’aux détails qui semblaient toujours nouveaux et renouvelables sans fin (…) Mais les programmes de travail, les horaires des trains, les retards des bateaux, les orages d’été tourbillonnant dans la lagune viennent lui rappeler sans doute possible la succession des heures et des jours d’alors. »

Dans la poursuite de la découverte des œuvres parues aux éditions Conférence, Les deux saisons trouve tout naturellement sa place à la suite de Zéro avant Jésus-Christ en tant qu’œuvre de méditation sur le temps qui passe.

Les lieux où nos vies s’inscrivent, l’ensemble des instants qui viennent leur donner une coloration particulière – les rencontres, les saisons, la nature, un habitat – sont autant de sources de contemplation et de réflexion au crépuscule du temps qui arrive à sa fin et qui s’écoule à un rythme qui lui est propre, saison après saison.

Ce livre en deux parties évoque deux saisons de vie qui, bien qu’indépendantes, se rejoignent par une prose délicate décrivant l’arrière-saison d’une passion puis, faisant un bond dans le temps, la mort qui vient, lente mais inexorable, avec en trame de fond, Venise.

L’écrivain se veut tout à la fois guide et poète, penseur et mystique. Au sein d’une ville en perpétuelle mouvement, labyrinthique, soumise au gré des eaux et de son histoire, l’homme demeure comme invité au grand banquet de l’histoire qui devient sienne et lui échappe tout à la fois.

L’essentiel est posé là, par petites touches, mais reste en suspens, comme si tout pouvait se métamorphoser en peu de temps. Le présent est intense, mais il se saisit et se confond avec le passé et le futur, où nostalgie et réalité finissent par ne faire qu’un.

Dans la première partie, notre protagoniste, bien que marié et père, vit une idylle le temps d’un été, une passion forte calée sur le rythme professionnel et les horaires des trains. Tout est merveilleux le temps de ces moments suspendus, mais l’été suivant n’est plus l’été passé ; une similitude de faits ne contribue pas à la reproduction identique des moments vécus et des émotions ressenties. « Je t’attends » dit-elle inlassablement mais elle finit par disparaitre.

Dans la seconde partie, Dario regarde le monde à travers la fenêtre de son appartement, contraint par l’immobilisme que lui confère son état de santé. Il écrit, se souvient des moments passés, des défunts, observe la nature qui change au gré des jours, écoute les bruits familiers de son appartement, de sa famille, de la ville.

Ce livre est un hymne à la vie, où l’homme, conscient de sa fragilité et de sa finitude, est tout à la fois acteur et spectateur, façonné par son ancrage dans un lieu où la beauté perçue demeure et se renouvelle au rythme des saisons, tandis que l’homme s’efface peu à peu laissant la place à la vie qui continue.

« Je pense soudain que chaque soir, depuis quelques temps, je regarde les étoiles comme si je ne les avais jamais vues : aujourd’hui un peu plus qu’hier. Pendant je ne sais combien de nuits, je ne les ai plus vues, comme si elles s’étaient éteintes là-haut, ou qu’elles étaient mortes pour toujours. Et les voilà qui m’attendent. »

Paolo Barbaro, né en 1922 en Italie, est un ingénieur hydraulique de l ‘ENEL et, un écrivain de renommée internationale. Décédé en 2014, Les deux saisons est une œuvre posthume parue en 2016 aux Editions Conférence.

2 réponses
  1. DA
    DA dit :

    La nostalgie du temps passé peut devenir une faute si chacun ne retient que ce qui était « bien » ou encore « mieux ». Le temps passé est une sorte d’humus sur lequel se construit le temps présent, mais il est passé et ne reviendra pas. Il revient à chacun de vivre pleinement le temps présent, avec ses richesses et ses pauvretés, car lui seul existe vraiment et peut permettre de préparer le temps futur.
    Sachons découvrir la joie de l’instant.

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  2. ht
    ht dit :

    Hymne à la vie et au temps… contre lequel lutter semble vain.
    Très beau billet qui trouve toute sa place à la recherche du temps présent.

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