Les lieux souterrains de Gustavo Faveron Patriau

« George a arrêté la caméra et m’a regardée avec les larmes aux yeux, le visage triste, la bouche aux lèvres pâles et sur le toit du studio il y a eu le tambourinement des bonds d’un oiseau nocturne. Il m’a demandé si j’étais déjà retourné au Pérou, je lui ai dit que non, j’ai entendu le vent dans le cimetière, les grilles des mausolées s’ouvrant et se refermant, la clôture de l’air en haut, la sinistre nuée grosse du temps. Il m’a demandé si Rainer Enzensberger était vivant, je lui ai dit que je ne savais pas, la nuit a pénétré dans le studio, a passé en revue les fioles vides, les malles éventrées, les rebords cassés de la dernière étagère de la bibliothèque, les pièces d’un puzzle à faire, le dernier manuscrit inachevé de Clay sur Karl Hermann Konrad Burmeister, Le Père de Mengele. Il m’a demandé si j’étais sûre que mon enfant était mort-né ou que Rainer Enzensberger l’avait tué, quand il est né, je lui ai dit que je n’étais sûre de rien. »

Spécialiste réputé de Roberto Bolano, auquel il a consacré une anthologie remarquée et plusieurs traductions de ses livres, Gustavo Faveron Patriau, né au Pérou et professeur de littérature latino-américaine dans le Maine, auteur de plusieurs romans, se voit pour la première fois traduit en France.

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La huitième vie de Nino Haratischwili

Pour Brilka

« Je dois ces lignes à un siècle qui a trompé et abusé tout le monde, tous ceux qui espéraient. Je dois ces lignes à mon impérissable trahison, qui s’est abattue comme une malédiction sur ma famille. Je dois ces lignes à ma sœur, à qui je n’ai jamais pu pardonner de s’être envolée sans ailes cette fameuse nuit, à mon grand-père, à qui ma sœur avait arraché le cœur, à mon arrière-grand-mère, qui, à quatre-vingt-trois ans, a dansé avec moi un pas de deux, à ma mère qui a cherché Dieu… Je dois ces lignes à Miro qui m’a infusé l’amour comme un poison, je dois ces lignes à mon père, que je n’ai jamais pu connaître vraiment, je dois ces lignes à un fabricant de chocolat et à un lieutenant blanc et rouge, à une cellule de prison, à un livre que je n’aurais jamais écrit si tu n’étais pas entrée dans ma vie. Je dois ce livre à une infinité de larmes versées, je me dois ces lignes à moi, qui ai quitté le pays natal pour me trouver et finalement me perdre encore plus ; mais surtout, c’est à toi Brilka, que je dois ces lignes »

Quel livre vertigineux, digne des plus grandes épopées historiques, que ce roman de plus de 1200 pages, sorti en France en 2021.

Nino Haratischwili nous offre un joyau qui vient vous saisir dans les tripes, vous fait chavirer le cœur et vous entraîne dans une course littéraire, historique et humaine haletante au sein d’une grande saga familiale qui s’étale sur six générations. En pleine Géorgie, l’auteur nous plonge dans les bouleversements du XXème siècle, depuis les débuts de la Révolution russe, la période communiste, jusqu’à la chute de l’URSS et les prémices de l’indépendance de la Géorgie.

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Je commence toujours par le ciel par Christophe Langlois

Une vie d’Alfred Sisley

« J’ai vu votre peinture. Voici le grand sujet. Et nous n’en parlerons pas. L’effet qu’elle produit sur moi ? Ce serait un sacrilège de le reconnaître. Ce sentiment ne se rapporte qu’aux êtres qu’on aime. C’est une émotion qui touche à l’absolu. Monet, Impression soleil levant, c’est prodigieux. Mais comment dire ?  Ses tableaux sont des tableaux, c’est splendide et frais, comme ces femmes au milieu des coquelicots, quelle merveille ! Mais les vôtres … c’est une tout autre affaire. Ils m’ont laissé seul au milieu de l’air. J’étais pris et j’étais perdu. Je n’étais plus là. C’était comme un songe oublié par le rêve. Quand j’ai aperçu votre Port-Marly, gelée blanche, je vous le dis tout net, mes jambes se sont dérobées sous moi. J’ai senti l’haleine de l’hiver. (…) A peine une touche dans votre peinture, nous rapproche-t-elle de ce monde. C’est si poignant et douloureux en même temps. C’est comme peint à une autre lumière»

Quelle prouesse littéraire et poétique que cette vie d’Alfred Sisley par Christophe Langlois.

Tour à tour récit ou monologue de l’auteur avec le peintre, le lecteur alterne entre biographie et méditation. Alfred Sisley n’est pas simplement narré mais suggéré, rendu présent à travers son pinceau, ses longues attentes dans la nature, son regard.

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Même les morts par Juan Gomez Barcena

« Il sait très bien ce que cet homme trouvera devant lui. Des yeux qui depuis la terre s’arrangent encore pour regarder d’une façon opaque et terrible, comme on regarde les choses terribles qui sont survenues et les choses plus terribles encore qui sont sur le point de survenir ; des yeux dont se sont évaporées toute volonté et toute beauté, qui ont vu l’horreur et en sont pleins et sont de ce fait insupportables à regarder, ou peut-être qui ont vu l’horreur et pour cette raison sont vides, et ce vide-là est encore plus insupportable. Des yeux qui désormais ne reflètent rien, qui sont ce qu’il reste de la compassion quand on efface la foi ; la liberté quand on soustrait la justice ; la volonté quand elle manque de mains et de voix. L’espoir moins l’espoir. »

Roman inclassable qui fleure bon le chef-d’œuvre en raison de la qualité exceptionnelle de l’écriture (et de sa traduction), son ambition spirituelle et spatio-temporelle et son côté universel, ce livre mérite d’être connu, lu, transmis, partagé.

Couvrant cinq siècles d’histoire, Juan Gomez Barcena, auteur espagnol d’une quarantaine d’années, accomplit la prouesse de tenir, dans son quatrième roman, deux mêmes personnages qui se poursuivent et se fuient au sein d’une tragédie historique finement relatée par un procédé littéraire qui laisse coi, tant le passage du temps s’opère dans des quinzaines de jours qui sont autant de moments suspendus qui transcendent la temporalité sans que le lecteur y voit une rupture.

Pour autant, la quête de Juan, espagnol du Nouveau Monde, chargé par les autorités de trouver Juan, indien mexicain, est bien réelle pour le lecteur. Deux mondes que tout oppose, qui part des alentours de Puebla jusqu’à la frontière des Etats-Unis et de son mur, où chaque personnage témoigne de son temps, des empreintes de l’histoire qui l’a façonné, forgé, où celui qui cherche arrête sa course sur une pointe d’éternité, et celui qui fuit incarne tour à tour les exclus, les rebelles, les assoiffés de Dieu, les tyrans, les proxénètes, les migrants.

Un tour de force littéraire qui mérite qu’on s’y attarde, afin de pouvoir « contempler dans le rétroviseur les ruines qui restent dans son dos et dans le pare-brise le destin qui les attend, l’horreur et aussi l’espoir, ensemble. »

Humilitas de Nicolas Diat

La naissance des hommes seuls

« La véritable et humble espérance est dans le désert. Les moines coptes, héritiers d’Antoine, le savent mieux que quiconque.

« L’amour de la vérité est toujours accompagné d’humilité. Le génie réel n’est pas autre chose que la vertu surnaturelle d’humilité dans le domaine de la pensée », selon Simone Weil.

Telle est ma certitude. Il y a une humilité copte. Un génie chrétien en terre d’Egypte. L’ascèse des moines ne s’éteindra pas. »

Dans un récit très proche du carnet du voyage, l’auteur d’un livre de référence sur Benoit XVI (L’homme qui ne voulait pas être pape) et d’entretiens non moins exceptionnels avec le Cardinal Sarah (Dieu ou rien, La force du silence), nous entraine avec Humilitas sur les traces des moines coptes, héritiers des premiers ermites et fondateurs du monachisme.

Les monastères, qui sont comme un ciel terrestre écrivait Jean Climaque au VIIè siècle, sont nés dans les déserts égyptiens, lieux des plus grandes expériences spirituelles, et témoignages de ce désir de devenir étrangers au monde dans l’attente de la rencontre définitive avec Dieu.

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J’ai besoin d’air, C’est pour ça que je fume

Il en est des spectacles comme des livres : certains vous éblouissent, d’autres vous transforment, et ce sont rarement les plus connus qui sont les plus remarquables.

Cette pièce, qui se joue en ce moment encore pour quelques dates au Théâtre de la Croisée des Chemins, mérite vraiment le déplacement.

D’un sujet encore trop tabou qui est celui de l’inceste dans les familles, Clémence de Vimal tire de son histoire personnelle une œuvre théâtrale qui traite avec intelligence et finesse ce qui relève de l’indicible. Il suffit de voir la réaction du public à la sortie et son besoin d’échanger quelques mots avec la comédienne, un bref instant ou plusieurs heures, pour comprendre que ce spectacle fait œuvre salutaire.

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L’appel de Leila Guerriero

Histoire d’une femme argentine

 « Je parle un jour au téléphone avec mon père, et lui dis que je suis en train d’écrire un livre, ce livre. Il me demande de quoi ça parle. Je ne lui ai jamais raconté. Je lui raconte. Il me dit : « C’était il y a quarante ans. Il existe encore des gens qui ont envie de lire ces choses-là ? » Lui-même a passé des années à lire « ces choses-là », mais je lui dis que je n’en sais rien (et c’est vrai). Je pense : « Il est des histoires qui n’en finissent jamais ». (…) Je reprends une interview d’il y a longtemps : « L’autre jour nous sommes allées avec Lydia à une cérémonie à l’ESMA, à cet hommage aux survivants où nous avions témoigné. J’ai entendu de ces trucs, pendant cette cérémonie, c’était à pleurer de désespoir. Ils parlaient de la culpabilité d’être vivant, et du fait qu’ils ne sont pas convaincus que nous ne sommes pas des traîtres ». »

S’il est un livre étonnant et détonnant en cette rentrée littéraire c’est bien celui-ci. Voici plusieurs mois déjà que je regarde (merci Arte) des séries documentaires sur les régimes autoritaires des pays d’Amérique latine, le rôle des Etats-Unis, les coups d’état, les bascules politiques, les manifestations. Autrement dit et en quelques mots, il est à noter qu’il y a beaucoup de traits communs dans l’histoire politique de ces différents pays, et pourtant il existe autant de destinées singulières.

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Anne-Marie Martel de Joachim Bouflet

Une pionnière de la nouvelle évangélisation

« La vie de Mlle Martel aura du moins cet avantage qu’elle pourra servir à plusieurs et particulièrement aux filles qui, n’ayant pas d’attrait pour la vie religieuse, (…) trouveront ici un modèle qu’elles pourront facilement imiter, car il y a quelque chose d’extraordinaire, dans notre noble demoiselle, c’est de savoir qu’il n’y a rien eu en elle d’extraordinaire et que néanmoins elle a monté à un haut degré de perfection en faisant avec des dispositions saintes les choses les plus communes, vivant de la pure foi, animée d’une ardente charité, de sorte que ce n’est pas un petit encouragement pour les âmes désireuses de leur salut et engagées dans les embarras du monde, que de voir qu’on peut demeurer dans le siècle sans en être, (…) que la perfection ne consiste pas seulement à faire des choses extraordinaires comme de grandes aumônes, des pénitences terribles, des oraisons sublimes, des jeûnes et des veillées excessives, mais aussi qu’on la trouve en faisant la sainte volonté de Dieu dans son état et condition, et ayant la charité qui seule est l’âme des vertus. Car c’est une illusion toute visible de s’imaginer qu’on sera fidèle dans les grandes occasions ne l’étant pas dans les petites . » Monsieur de Lantage

Anne-Marie Martel… un petit bout de femme à la constitution fragile, fille de notables du Puy en Velay, née sous le règne de Louis XIII en 1664, morte à 29 ans, dont on peut suivre aujourd’hui les traces en portant ses pas vers le baptistère de son baptême, s’arrêter devant les façades des bâtiments qui furent jadis son ancienne école ou sa maison d’enfance, méditer devant les vestiges de l’hospice où elle visitait les malades. De sa vie, on connait peu de choses. Un récit hagiographique dans les années qui suivirent son décès. Peu, voire aucuns écrits personnels. De son nom aujourd’hui, il est fait mémoire grâce à quelques plaques commémoratives dans les rues du Puy en Velay, quelques écoles qui portent encore son nom.

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Les roses et les épines par Angelo Rinaldi

Chroniques littéraires d’Angelo Rinaldi

« On n’est pas aimés » disait Angelo Rinaldi en 1989. « D’ailleurs, à quoi servons-nous ? » Quelque soit la façon dont est tournée la question, elle n’aboutit qu’à des interrogations.

Être critique littéraire est à la fois un talent et un mal nécessaire. Le talent de découvrir l’oiseau rare, le talent de savoir en parler, le talent de ne pas confondre exigence et élitisme. Et un mal nécessaire qui se heurte à la subjectivité, parfois à une forme de complaisance amicale, qui ne distingue pas avec élégance entre un excellent livre de seconde classe et un médiocre de première classe, regroupe parfois les aigris non publiés.

Les critiques font souvent la pluie et le beau temps, du moins du temps où ils étaient lus. Parfois craints, parfois recherchés, à tout le moins, avoir son papier dans la presse est déjà en soi une forme de reconnaissance.

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Dieu est né en exil de Vintila Horia

« Chaque homme qui vieillit doit avoir de ces horribles visions qui le détachent de l’illusion quotidienne et lui font voir l’inutilité de tout ce qu’il a fait et de tout ce qu’il a été : mais l’immense machinerie du mensonge quotidien, la famille, la richesse, la maison, les amis, le paysage natal, est là pour le reprendre et pour le situer au bout d’une nouvelle illusion. Nous sommes faits ainsi de petites éternités qui nous mènent à la mort, parmi les lugubres clairières de ces moments réalistes qui finiraient par nous tuer plus vite si on avait le courage de les prolonger. En venant à Tomes, la première chose que j’ai été obligé d’abandonner a été la machinerie du mensonge. »

Condamné par l’empereur Auguste à l’exil en l’an 8 après Jésus-Christ, le poète Ovide se retrouve à passer les dernières années de sa vie à Tomes, ville portuaire de l’est de la Roumanie. Relégué, et non déporté, il conserva sa citoyenneté, sa fortune, la possibilité d’écrire, mais entouré de Gètes et de Grecs, Rome lui manqua cruellement.

Implorant sa grâce en vain, l’auteur des Métamorphoses et de l’Art d’Aimer, mourut loin des siens, sans possibilité de faire rapatrier son corps.

Vintila Horia imagine un journal apocryphe qu’Ovide aurait tenu durant sa période d’exil, témoignant de sa propre métamorphose. Par le contact permanant auprès d’un peuple adorant majoritairement un Dieu unique, Ovide pressent une vérité qui serait autre, plus proche des opprimés, des exilés, qui rendrait plus libre.

Pour ce livre, Vintila Horia reçut le prix Goncourt en 1960, qui ne lui sera jamais décerné, sur fond de polémique sur laquelle Thierry Wolton apporte quelques éclairages dans la postface.

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