Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

« Ces précautions verbales correspondaient très bien à ses sentiments personnels à l’égard de la passion raisonnée de Tancrède mais l’irritaient parce qu’elles le fatiguaient ; elles n’étaient d’ailleurs qu’un échantillon des cent détours de langage et de maintien qu’il était obligé d’inventer ; il repensait avec regret à la situation d’un an auparavant quand il disait tout ce qui lui passait par la tête, certain que n’importe quelle sottise serait acceptée comme parole d’évangile, et n’importe quel manque d’à-propos comme insouciance princière. Lorsqu’il prenait la voie du regret du passé, dans ses pires moments de mauvaise humeur il descendait très bas sur cette pente dangereuse. (…) Ce qu’avait prédit le Jésuite se confirmait (la vente des biens de l’Eglise) mais n’était-ce pas une bonne tactique que de s’insérer dans le nouveau mouvement et de le diriger, du moins en partie, en faveur de quelques individus de sa classe ? »

Paru en 1958 à titre posthume, Giuseppe Tomasi di Lampudesa s’est inspiré dans Le Guépard de son arrière-grand-père pour créer le personnage célèbre de Don Fabrizio Corbera, Prince de Salina.

Ce livre, véritable chef d’œuvre et grand classique de la littérature italienne, porté à l’écran en 1963 dans le célèbre film de Visconti avec Alain Delon et Claudia Cardinale, connut un grand succès à sa sortie et reçut le prix Strega, un des plus prestigieux prix littéraires en Italie.

Pourtant, du vivant de l’auteur, dans un milieu littéraire dominé par l’esprit communiste, ce livre fut refusé par deux maisons d’édition. Jugé trop artistocrate, trop daté, vieillot, allant à l’encontre des idéaux communistes avec cette phrase « tout changer pour que tout demeure, nous fûmes des guépards, les lions : ceux qui nous remplaceront seront les petits chacals, les hyènes », le milieu révolutionnaire ne lui pardonna pas son côté jugé réactionnaire. C’est Louis Aragon qui permit de mettre fin à la polémique en reconnaissant à cet ouvrage, en dépit de son auteur aristocrate, un des plus grands romans du siècle, immergé dans l’Histoire.

Le Guépard débute en effet en 1860, au moment du débarquement de Garibaldi en Sicile qui marque le début du Royaume d’Italie et se ferme en 1910. Il faut se souvenir qu’en 1860 l’Italie est composée de plusieurs territoires dont le Royaume des Deux-Siciles, où demeure le Prince Salina. Si ces périodes historiques constituent le cadre du roman, elles n’en sont pas pour autant le cœur. Evoquées, elles permettent de comprendre le renversement d’un ordre séculaire et le désarroi d’un Prince qui voit un monde qui change, son monde, sans pouvoir rien n’y faire. Espérant maintenir son rang, il accepte par calcul le mariage de son neveu chéri, Tancrède, qui incarne à ses yeux une facette de l’ordre nouveau, avec la belle Angélique, fille d’un riche parvenu, mais il assistera impuissant au déclin de sa famille et à l’éparpillement de son patrimoine.

Le Guépard, blason des Salina, devient ainsi le symbole de la solitude du Prince. Que ce soit dans ses demeures, lors de réceptions, au moment de remplir ses obligations sociales ou spirituelles, dans ses rapports à ses enfants ou à sa femme, dans l’observation de la nature ou du ciel dont il est grand passionné, tout concourt à lui faire percevoir avec une grande acuité mêlée de tristesse que rien ne demeure sur terre au sein d’une Eternité qui le dépasse.

Supplantant ses semblables par son orgueil, sa fougue, sa stature, la conscience de son rang et de ses obligations, le Prince Salina est lucide mais désenchanté. Il voudrait se croire immortel au sein d’un royaume âpre et rongé par le soleil, il doit toutefois s’incliner devant l’irrémédiable.  

Ce livre magistral, d’une très grande richesse littéraire, morale et intellectuelle, est le livre de chevet des âmes de tout temps et de toutes époques qui, tel Don Fabrizio, « connaissent cette sensation depuis toujours de sentir le fluide vital, la faculté d’exister, la vie en somme, s’écouler d’eux lentement mais sans discontinuer comme les tout petits grains se pressent et défilent un par un, sans hâte et sans relâche, devant l’orifice étroit d’un sablier. »

2 réponses
  1. Dom-Dom
    Dom-Dom dit :

    Une société a vécu, une autre parait.
    La première était la nôtre, certes imparfaite, mais nous y avions nos habitudes. La nouvelle impose ses règles et ses a priori, avant que de nouvelles habitudes s’établissent. La pire serait de comparer à partir de critères fondés d’abord sur une forme de nostalgie.
    La vie, la vraie, s’épanouit en tout lieu et en tout temps, malgré tout.
    DA

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  2. Ht
    Ht dit :

    Magnifique billet sur un livre aussi méconnu que son adaptation cinématographique est culte. Un film qui m’a marqué, Elvire me ravit
    Comme toujours…

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