Au miroir de la montagne de W.S Merwin

« Je suis passé de Venise à la Sainte Montagne de la Vierge, à l’Athos, en à peine deux nuits. Chacun s’attendrait à ce qu’un tel passage soit source d’un contraste si abrupt et si entier qu’il en devienne choquant – un grand écart entre parfaits contraires. De fait, le contraste fut bien là, partout.  (…)  Au premier abord, ces deux lieux semblent avoir peu de choses en commun sinon la planète et ses révolutions, mais lorsque l’on passe de l’un à l’autre, cette simple pensée révèle d’autres liens. L’Athos et Venise se font écho comme paroles de l’être, en disent les dimensions et les trésors, et tous deux regardent bien au-delà de nous. Ni l’un ni l’autre n’appartiennent à notre siècle, pourtant tous deux donnent à entendre un sens qui, bien que partagé par de nombreuses époques, semble caractéristique du présent et de son allure : une touche de vertige, la sensation de pierres du gué s’enfonçant sous les pieds qu’elles aident à traverser. »

Inscrite sur la liste du patrimonial mondial de l’UNESCO depuis 1988, la communauté monastique orthodoxe du Mont Athos, en ce compris son territoire, ses constructions, ses œuvres d’art (icônes, fresques, livres) et son patrimoine immatériel (chants, gestes artistiques), regroupe aujourd’hui environ 2000 moines de nationalités diverses, répartis entre vingt monastères et une dizaine de skites.

Ce lieu absolument fascinant dénommé aussi Sainte Montagne, situé sur environ 300 km² d’une péninsule grecque, bénéficie depuis des siècles d’un statut particulier juridiquement autonome, constitutionnellement garanti. Il est dit que la Vierge Marie y ayant accosté avec Saint Jean, elle bénit la Montagne et la fit sienne. Le Mont Athos étant depuis considéré comme le jardin de la Vierge Marie, il est désormais interdit à toute femme de pouvoir y pénétrer, et cette tradition demeure, conformément à l’abaton.

Il faut donc nous résigner à la découvrir par les quelques reportages, photos ou documents s’y rapportant, mais peu importe au fond. Tant de lieux nous seront inaccessibles au cours d’une vie faute de temps ou de moyens que pouvoir mettre ses pas, son cœur, son âme, ses yeux au diapason d’un merveilleux écrivain tel que W.S Merwin est un cadeau immense qu’il nous faut savourer avec délectation.

Ce lieu escarpé, auquel les visiteurs ou pèlerins accèdent par la mer, munis obligatoirement d’un double laisser-passer et autorisation, serait probablement moins accessible sans la plume aguerrie et savante de W.S Merwin, qui nous partage deux séjours effectués dans les années 70, au rythme de ses escales. On chemine avec lui, dans les sentiers, les chemins de traverse, d’un monastère à l’autre, d’un skite à une petite chapelle, au milieu d’une nature touffue surplombant la mer, dont le silence n’est rompu que par la vie de ces moines qui ont tout quitté pour demeurer en ces lieux.

Point de grandes extases ou d’élans spirituels dans ce récit qui se veut aussi humble et simple que ces existences entièrement données, gardiennes de la foi et des trésors dont leur monastère regorge. W.S Merwin nous décrit avec une grande justesse leurs traditions, leur devoir d’hospitalité, leurs travaux quotidiens, le tout ancré dans une nature intacte, un lieu unique à préserver.

Une conversation avec un moine, une lecture, une fresque, une icône, une rencontre fortuite sont autant d’occasions de vivre de l’intérieur ce qu’est le Mont Athos.

Illustrée de photographies d’Eric Dessert, ce livre est une petite pépite, « une méditation magnifiquement rythmée, qui semble transcrire à la fois l’allégresse et la fatigue du marcheur, la profondeur de la réflexion et la netteté picturale du regard, nous donnant ainsi à goûter la saveur d’un lieu unique au monde. »

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