Un prince d’Emmanuel Godo

« (…) comment définir cette place que vous avez crue, vous l’auriez juré, vacante, dans ce théâtre qu’est la vie, dans cet espace à mi-chemin de votre vie intérieure et du monde tel qu’il est, de ce qu’on nomme le réel, comme si l’autre côté ne l’était pas, cette place que des inconnus viennent occuper et qui désormais auront leur visage, quelle que soit la relation qui s’instaurera avec eux, qu’on leur parle ou non, qu’ils deviennent, de façon effective, je veux dire effective au regard des lois du monde, au regard des relations qu’on est sommé d’y entretenir pour qu’on puisse dire de celui-ci qu’on le connaît, que l’on est un de ses proches (…)  »

Cher Monsieur,

Votre livre démarre par une lettre de Jean-Pierre Lemaire dans laquelle il vous fait part de sa gratitude pour ce texte qui, bien que l’ayant surpris de prime abord par l’unique phrase qui le compose, l’a enchanté, n’hésitant pas à comparer votre Prince à celui de Dostoïevski, la fiction laissant la place à la poésie de charité, et souhaite qu’il rencontre le public qu’il mérite, j’ai trouvé le procédé délicieux, imaginant la joie que doit ressentir un écrivain à recevoir un tel courrier, et modestement je m’essaie au même exercice, car c’est ainsi que je souhaite parler de votre livre, porté à ma connaissance par un  monsieur que je désignerai simplement sous le vocable de « l’homme à la tasse », il n’aimerait pas être nommé ni que je parle de lui, car délicatesse rime souvent avec pudeur, et que mes enthousiasmes sont parfois trop exaltés pour qu’on leur accorde la seule valeur d’exprimer ici-bas, par de pauvres mots, les élans de l’âme que procurent des rencontres dont les lumières qu’on perçoit sont autant de constellations semées sur les chemin de la vie qui nous mènent à la Vie, on loue aisément les écrivains ou les artistes trépassés, nos défunts, auréolés qu’ils deviennent par leur finitude dans l’éternité, on est tristement plus réservé à procéder de même envers les vivants, luttant contre le risque de mettre sur un piédestal ceux qui sont aussi avant tout humains ou craignant qu’un tel élan ne soit attente de quelque chose qui n’est pas, mais peu importe, la peur du « si j’avais su » m’incline à dire dès aujourd’hui la joie qui jaillit du cœur de la rencontre de certains êtres, d’aucuns ne seront parfois que des étoiles filantes, d’autres s’ancreront dans la réalité, quelques-unes ne trouveront leur apogée que dans les mots échangés, certaines pourront s’avérer décevantes dans la réalité, il n’empêche que toutes ces rencontres, qu’elles soient réelles ou restent épistolaires, à un moment donné ont contribué à forger nos sensibilités, à ouvrir nos esprits, à éclairer nos cœurs, à nourrir la réflexion, à élargir le champ des possibles, à tempérer nos ardeurs, à limiter nos jugements, à offrir une oreille attentive, à dispenser des conseils judicieux, à créer la chaine de nos humanités rassemblées, me donnant le goût et l’idée, même infinitésimale, de ce que doit être la communion des saints, et plus j’avance dans le temps, plus j’ai l’intime conviction que nos passages ici-bas trouvent leur sens dans ces moments d’âmes unies par un lien qui dépasse le temps et les mots, dont il ne sert à rien de les qualifier si ce n’est prendre le risque de les réduire ou de les enfermer, voire même de les salir, que ce sont ces liens qui font de nous des êtres à la fois incarnés et spirituels, il est dès lors évident, et vous l’aurez compris, que je ne pouvais que vibrer à votre Prince, cet homme un brin séducteur sans nul besoin de concrétiser, qui intensifie l’instant présent et celui de la personne en face par ce jeu à la fois superficiel et profond des regards, des rires et des silences, qui rend ces instants uniques et en cela éternels, cet homme que l’on pourrait presque qualifier de flottant, en ce sens qu’il surplombe les rapports admis, autorisés, les attitudes usuelles et les paroles vaines par une densité qui interpelle, et ce faisant se faufile dans votre être intime au point d’y laisser son sillage, point par d’actions éclatantes ou de grands discours, mais en venant habiter votre château intérieur peuplé par ce qui nous anime et nous meut, ce qui peut sembler être la frontière avec la vie réelle mais qui est en réalité ce qui est le plus réel pour nous, ce qui compte le plus, ce vers quoi nous nous tournons pour alimenter et régénérer notre vie quotidienne, ce qui peut sembler solitude pour certains face au néant mais plénitude pour d’autres lorsqu’il est riche du Mystère, de l’Invisible vivant, et en pénétrant ainsi dans le royaume de l’autre, sans heurt ni violence, votre Prince devient bienveillance et présence,  et même essentiel sur la portée de sa partition intérieure, sans que la raison en soit explicable, si ce n’est peut-être cette intelligence du cœur qui émane de tout son être, qui transfigure la joie et lui fait habiter pleinement l’instant, lui conférant cette place de Prince tout en n’en revêtant pas le prestige ni les honneurs, ce que l’on peut nommer la Grâce, la Grace qui rend la vie, les êtres, la nature et tous ces petits riens dignes, dignes dans leur simplicité, heureux oui, en dépit de tout, ici et maintenant, et qui croise un Prince perçoit à travers lui la gratitude que nous devrions éprouver à être au monde sans n’en rien posséder avant d’entrer dans le silence de l’Invisible, égoïstement je ne voudrais pas le quitter ce Prince, j’aspirerais moi aussi le croiser au parc ou au bois, ou qu’il continue de vivre entre les lignes de votre livre d’une seule phrase, qui peut paraître très longue, mais est finalement trop courte tant je souhaiterais le retenir encore et encore, mais je sais cependant qu’il fait partie de mon royaume et qu’il m’appartient de l’y laisser vivre.

Une lectrice émerveillée emplie de gratitude.

 

Emmanuel Godo, né en 1965 à Chaumont-en-Vexin, est un écrivain et essayiste français. Agrégé de lettres, docteur ès lettres, il est aujourd’hui professeur en classes préparatoires au Lycée Henri IV. Critique, auteur d’essais littéraires, il s’est spécialisé dans les rapports entre la littérature et l’expérience intérieure, en particulier la spiritualité. Un prince a été publié en 2012. Un essai très remarqué sur Bloy est sorti à la rentrée : Léon Bloy, Ecrivain légendaire.

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4 réponses
  1. Emmanuel Godo
    Emmanuel Godo dit :

    Chère Madame, quel cadeau vous me faites ! Votre billet me confirme ce que les tracas nous font parfois oublier : que nos livres ont une vie qui ne dépend plus de nous et qu’ils vont chercher, d’une manière qui n’appartient qu’à eux, leurs lecteurs, ces amis que nous désirons, que nous espérons dans le secret de nos cœurs. Merci, merci infiniment et peut-être un jour devant une tasse, ne serait-ce qu’en hommage à l’homme à la tasse qui vous a menée sur le chemin de ce livre.

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  2. Domdom
    Domdom dit :

    Faire ainsi, en une seule phrase, la critique d’un livre, qui, à la fois, a séduit et touché, est un bel exercice, qui d’ailleurs correspond au projet de l’auteur de s’exprimer au long des pages sans point, ni retour à la ligne, comme si sa pensée suivait le cours ininterrompu de ses paroles ou de ses regards, bref il ne quitte pas son lecteur et le maintient attentif d’un bout à l’autre, car celui-ci ne trouve nul lieu où reposer son regard, sinon en fermant le livre, ce qui n’est guère pensable, comme tu l’écris toi-même si bien dans ce billet tout à fait bien venu, à la suite de tous les autres, que j’ai pu lire avec joie, et dans l’attente des suivants, qui dès demain …

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  3. Honoré
    Honoré dit :

    Oh!
    Difficile d’écrire une phrase plus courte. Oh résume la surprise, l’admiration, l’adoration d’un billet aussi inatendu que réussi. Un prodige et une facette de plus de votre talent qui, à la question de la recherche du temps présent, apporte une réponse littéraire brillante et féconde.
    Bravo!

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