Un moine en otage du Père Jacques Mourad

« Aimer comme Jésus c’est prier. Cette guerre qui déchire le monde est un combat spirituel. Cela implique que nous fassions le choix radical du pardon, de la vérité et de la charité. (…) N’ayons pas peur des gens qui prient d’un cœur sincère, même s’ils prient différemment, même si notre perception de Dieu n’est pas la même. (…) Comment Dieu ne serait-il pas sensible à ces millions d’hommes et de femmes qui dans le monde entier, s’arrêtent cinq fois par jour pour prier ? (…) si leur esprit est pur, s’ils prient avec sincérité, comment ne pas croire qu’ils renonceront à la violence ? ( …) Sachons voir au contraire ce qu’il y a de beau dans nos frères. Je suis encore bouleversé quand je pense à ces amis musulmans qui nous ont sauvé la vie ! Grâce à la profondeur de notre amitié, ils sont allés jusqu’à risquer leur vie pour nous, et certains en sont mêmes morts.  Il s’agit sûrement du chemin de toute ma vie. Sans la prière, jamais je n’aurais accepté l’idée d’aimer les musulmans, moi le chrétien d’Orient qui n’avais entendu parler de l’islam qu’en mal depuis mon enfance. Croyons fermement que notre souffrance offerte, nos petites morts anodines du quotidien, sont l’annonce d’une résurrection à venir, pour nous, mais aussi pour le monde. »

Comme l’indique Monseigneur Lebrun dans la préface, ce livre brûle de la foi d’un homme et d’une communauté. Moine, prêtre syro-catholique, le Père Jacques Mourad est enlevé par Daesh en 2015 et sera maintenu en captivité et torturé pendant cinq mois.

Miraculeusement relâché, il sort de cette horreur le cœur empli de compassion et d’amour pour son prochain. Paradoxe presque inintelligible à vue d’homme, si ce n’est oublier que cette compassion ne peut être que christique. Elle ne retire ni colère, ni souffrance, ni lucidité, ni peur, elle remet l’homme au cœur du monde, et chacun d’entre eux comme un frère en Jésus-Christ.

Car c’est cela le message évangélique. Lui qui avait passé sa vie au sein d’une société où chrétiens et musulmans cohabitaient dans une globale indifférence, s’est senti appelé à vivre cette relation d’amitié et de respect avec les croyants des autres religions, tout en brûlant du désir de partager sa foi. Sa rencontre spirituelle avec Charles de Foucault fut une révélation, la résurrection du monastère de Mar Moussa puis de Mar Elian en fut la concrétisation, sa captivité, l’expérimentation de la prière du cœur « Seigneur, prends pitié de moi pécheur ».

Ce témoignage, bien que rempli d’espérance, est malgré tout terrible et très éprouvant, car il s’agit bien là d’une véritable persécution envers (notamment) les chrétiens d’orient, des villages entiers décimés, des familles exilées, et cette radicalisation dans l’expression de cette religion, qui s’infiltre sous cette forme même chez nous, rend difficile la conservation d’un esprit ouvert et réceptif devant cette poudrière qui ne cesse de grossir sans qu’aucune solution ne semble se profiler.

Rester tout à la fois vigilants et bienveillants, est un défi permanent auquel, à notre petite échelle, seule la rencontre avec l’autre permet de répondre avec humanité. Le Père Jacques Mourad, par sa vie même, en témoigne : si nous acceptons l’idée que chacun recèle en lui cette part de la Vérité, alors seule l’amitié peut permettre de cheminer ensemble, car c’est l’humain et la fraternité qui permettent de dépasser les différences.

Le Père Jacques Mourad interroge nos sociétés occidentales sur le fait que nous ne serions pas totalement étrangers à ce qui passe là-bas. Il y a une réalité politique qui entre en confrontation directe avec les équilibres précaires à hauteur d’hommes qui se créent sur des dizaines voire des centaines d’années. Et il suffit de peu pour que tout s’embrase avec la violence inouïe que l’on connait. Même si la peur ne peut diriger nos actions, il y a des craintes qui semblent légitimes et les faits ne peuvent être ignorés, analysés d’un revers de la main.

Mais son témoignage n’est pas que celui d’une captivité, c’est aussi celui d’une vie communautaire au sein d’une communauté plus large où l’accueil, l’amitié, l’écoute, ont pris le pas sur les différences culturelles et religieuses. C’est l’histoire d’un monastère, puis d’un deuxième, autour desquels une vie fraternelle s’est créée, des liens se sont tissés qui rendent ce récit vivant et empli d’espérance.

L’histoire d’une vocation qui s’est ancrée dans le désert et a donné sens à cette œcuménisme spirituel qui lui est devenu si cher.

Une vocation qui s’inscrit dans un pays « là-bas » et qui pourtant raisonne particulièrement, et souvent douloureusement, de plus en plus chez nous.

« Nous avons le devoir d’accueillir ces frères avec un réel discernement et une écoute attentive de ce que l’Esprit-Saint veut pour eux. L’immense majorité de ces hommes et de ces femmes de l’islam ne font aucun de ces deux choix, celui de la violence ou celui de la conversion, et essayent de cheminer vers Dieu. Alors ceux-là je veux les regarder d’un œil sain, celui qui, dans un regard vif ou dans une larme discrète, laisse un peu déborder le bon cœur caché derrière la carapace humaine. (…) Je veux apprendre à voir en chacun d’eux, non pas des héritiers d’un texte, d’une tradition ou d’une histoire, mais des personnes créées, aimées et voulues par Dieu. (…) Lui seul connaît les cœurs. Lui seul peut y faire son œuvre. Ma vocation à moi, c’est de marcher avec ceux qu’il met sur ma route et d’être auprès d’eux un témoin. »

 

Moine et prêtre syriaque-catholique originaire d’Alep, le Père Jacques vit aujourd’hui auprès de réfugiés en Irak.  Il fut captif de Daesh en Syrie en 2015 pendant 5 mois, enlevé dans son couvent de Mar Elian.

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