En vrac…

Il y a en ce moment dans le monde,
au fond de quelque église perdue,
ou même dans une maison quelconque…
tel pauvre homme qui joint les mains et, du fond de sa misère,
sans bien savoir ce qu’il dit, ou sans rien dire,
remercie le bon Dieu de l’avoir fait « libre », de l’avoir fait « capable d’aimer ».

Il y a quelque part ailleurs, je ne sais où,
une maman qui cache pour la dernière fois son visage
au creux d’une petite poitrine qui ne battra plus,
une mère près de son enfant mort,
qui offre à Dieu le gémissement d’une résignation exténuée,
Comme si la voix qui a jeté les soleils dans l’étendue…
venait de lui murmurer doucement à l’oreille :
« Pardonne-moi. Un jour tu sauras, tu comprendras, tu me rendras grâce.
Mais maintenant, ce que j’attends de toi, c’est ton pardon, pardonne ».

Ceux-là, cette femme harassée, ce pauvre homme
se trouvent au creux du mystère, au cœur de la création universelle,
et dans le secret même de Dieu.

Georges Bernanos : Liberté pourquoi faire ?

Florilège de mes dernières lectures en quelques mots…. Des prêtres, des morts, des maladies, des guerres, tel pourrait être le fil conducteur de cette présentation a priori hétérogène. Que c’est triste diraient certains de mes amis. Pour ma part, c’est le sel de la vie. Rien de plus angoissant que de traverser la vie telle une coquille vide ballotée au vent qui ne cesse de se lamenter sur ce côté inéluctable du temps qui passe, qui broie, et qui nous laisserait pantelant au bord du chemin sans ressource. Notre plus beau cadeau, et certainement notre plus grand fardeau, c’est d’avoir été créé doté du libre arbitre et de raison pour l’exercer. Ô combien nous en faisons mauvais usage mais ô combien il est rassurant de savoir que, tels les fils prodigues, nous sommes malgré tout attendus. La littérature ne dit rien d’autre et cette formidable communion des saints permet que la foi, le courage, la lumière des uns tirent les autres malgré eux. N’est-ce pas absolument exceptionnel et prodigieux ?

Le garçon de Marcus Malte

« Mon amour, cela fait un an aujourd’hui. Jour pour jour pour jour pour jour pour nuit… si on peignait les heures, à quoi ressembleraient-elles ? Le temps passe, c’est vrai. Ce temps dont nous avons été spoliés. Ce temps dont on nous a dépossédés par la menace et par la force. Ô patrie. Ô royaume. Pour vous ce sacrifice. Inclinons-nous. Voilà donc ce que j’ai décidé de faire aujourd’hui : je vais jouer. Pour toi. Pour nous. (…). Parce que je t’aime. Parce que l’amour est ma patrie et l’art mon seul royaume. »

Itinéraire d’un enfant sauvage qui va s’éveiller au monde, aux hommes, à l’amour, à la guerre.

Roman flamboyant, puissant, charnel. Ecriture ciselée, percutante qui déferle en torrent et qui allie ce tour de force d’être à la fois crue et poétique.

Je lis cet auteur depuis des années, et il y a quelque chose d’indéfinissable dans ses livres qui le place à part, une dimension, un style d’écriture, je ne saurais dire.

Du grand Marcus Malte sans réserve aucune.

 

A son image de Jérôme Ferrari

« Si l’amour du prochain était chose aisée, il le sait bien, la Christ n’aurait certes pas pris la peine d’en faire le premier des devoirs. Le parrain d’Antonia s’efforçait constamment de dompter sa volonté par la prière pour pratiquer tant bien que mal l’amour de ces prochains dont la voix chuchotante dressait dans l’ombre le tableau répugnant de la bassesse humaine, les ambitions, les jalousies médiocres, la mesquinerie, la cupidité, la jouissance et les désirs sordides, la moiteur des petits crimes quotidiens, le péché sans éclat comme l’œil mort du serpent. »

 Très beau roman chapitré autour de l’office funèbre d’Antonia, célébré par son oncle et parrain. Il aurait voulu se mêler à la foule et pleurer mais sa place est au pied de l’autel, là où finalement il se sent le plus proche d’elle. A partir de l’afflux des souvenirs qui interpellent la mémoire des vivants, l’auteur explore le sens d’une vie, de la mort, celle d’une jeune femme jetée trop vite, trop tôt, dans les bras d’un nationaliste corse. Fascinée par la photographie, elle passera des luttes sanglantes nationalistes au reportage de guerre en ex Yougoslavie, et l’auteur ne manque pas de s’interroger sur les liens ambigus ou tourmentés qu’entretiennent les photographes avec l’image. Un livre cependant plus mystique que politique de par sa construction narrative où l’apparent chaos spatio-temporel est magistralement maîtrisé.

Une belle découverte pour ma part d’un écrivain qui n’en est cependant pas à son premier roman.

Le jour où la durance de Marion Muller-Colard

« Tout le monde n’a pas le don des larmes. Les enfants l’ont. On le leur retire comme un jouet obsolète. Certains résistent, conservent l’art secret de pleurer. D’autres devront apprendre à nouveau, remonter les bras morts de leur vie, retrouver l’art antique des sourciers. (…) C’est la nuit, elle revient, et avec elle cette évidence : jamais Bastien n’a été si normal depuis qu’il est mort. Comme n’importe quel mort, il manque. Et cela, Sylvia ne l’aurait pas cru. »

 Marion Muller-Collard, théologienne, dont le livre « L’Intranquillité » avait eu quelques succès (dans le sérail en tout cas) nous revient avec un roman particulièrement émouvant. La quatrième de couverture parle de relation filiale, de Bastien, lourdement handicapé qui n’a jamais parlé ni bougé et qui vient de mourir à 36 ans. J’ai pour ma part surtout lu une histoire de femme, une femme qui s’est tellement blindée de l’intérieur pour ne pas tomber qu’elle vit comme dépossédée de sa vie, de son corps. Elle est là, mariée, grand-mère, mais son horloge, son but chaque jour, c’est prendre soin de Bastien. La mort de son fils, c’est le vide, la sidération, le mur qui se fissure puis les larmes.

Ce n’est pas le style littéraire qui me touche le plus mais le roman est cependant magnifique et d’une très grande justesse.

 Dieu et la politique de R.L. Bruckberger

« La tâche essentielle de l’Eglise est de porter en ce monde témoignage de ce qui dépasse ce monde. Sa tâche est d’ouvrir les esprits et les cœurs à l’éternité. Sa finalité suprême n’est pas de ce monde, et elle enseigne à tous les hommes que ce monde-ci n’est qu’un passage, un état intermédiaire. (…) Messeigneurs, la tâche de l’Eglise en ce monde est de faire des saints. On ne lui demande rien d’autre, mais cela on a le droit de l’exiger d’elle. (…) Faites des hommes libres, et ils se passeront très bien, dans le domaine de leurs obligations temporelles, de vos permissions, de vos recommandations, de vos distinctions. »

 De tous temps, les hommes ont voulu mêler Dieu et politique, et le risque de prendre la religion comme politique ou la politique comme religion reste et demeure à chaque époque. En trois brefs chapitres, le Père Bruckberger, sans langue de bois ni circonvolution, harangue évêques et laïcs, sur la place qu’il convient de rendre au spirituel et au temporel. Un livre qu’il dédie au Cardinal Salièges, écrit en 1971, au 35ème anniversaire de son ordination sacerdotale, dans lequel il fustige la politisation des églises, attirées par le marxisme ou le progressisme, dénonçant l’horizontalité désacralisée ou profit d’une verticalité transcendante.

Le Père Bruckberger, dominicain, est connu pour être tout à la fois un chrétien exigeant, la foi chevillée au corps, engagé dans ses convictions, une sorte de moine-soldat, mais également un prêtre fasciné par la vie mondaine et ses attraits, rebelle, irrévérencieux. Un personnage haut en couleurs, ami de Bernanos, qui co-réalisera Le Dialogue des Carmélites, académicien des sciences morales et politiques, personnalité connue d’une et de son époque.

Figure singulière et étonnante à mes yeux, mais sur le plan de l’écriture et des idées, ce livre en particulier se lit d’une traite, son style incisif voire truculent ne laisse pas indifférent et sur le fond il est remarquable. Ça secoue les puces.

Pour que l’esprit ne meure de Dostoïevski

« Faites ce que vous pouvez, et on vous en tiendra compte. Vous avez déjà fait beaucoup, puisque vous avez pu arrivez à cette connaissance de vous-même, si profonde et sincère ! Si maintenant vous ne m’avez parlé avec une telle sincérité que pour recevoir de moi des louanges sur votre franchise, alors bien entendu vous ne faites nul progrès dans la ligne de l’amour agissant : tout se borne à des rêves, et votre vie passera comma un mirage. (…) L’amour qui agit est labeur et maîtrise de soi. (…) L’humilité pleine d’amour est une force redoutable entre toutes : rien ne peut tenir contre elle. (…) Il faut garder l’étendard et prêcher d’exemple, pour que l’esprit ne meure ! »

 D’abord paru sous le titre « Eglises russes » en 1969, ce bref recueil de textes courts de Dostoïevski est une petite merveille. Un livre avec lequel on peut faire oraison, nous dit l’éditeur, l’évangile même reflété en des âmes simples avec les nuances si délicates de l’intuition chrétienne. La fraternité, la joie, le pardon, l’athéisme, la communion, la gratitude, l’enfer, la prière, autant de thèmes balayés par le biais d’échanges, de confessions, de scènes de vie. Passionné du Christ, c’est aux humbles que Dostoïevski s’attache et c’est l’âme russe qu’ainsi il nous révèle.

 

Le choix de Dieu de Jean-Marie Lustiger

« Le royaume de Dieu est objet de l’Espérance. Son attente est une lumière présente dans l’histoire qui nous échappe de toute manière. Si je garde l’espérance du Règne de Dieu comme source de sagesse et de bénédiction pour l’humanité, l’histoire humaine n’est plus le cauchemar « plein de bruit et de fureur » évoqué par Shakespeare. L’attente du Royaume de Dieu est remise de soi à plus grand que soi. Elle est, finalement, la patience de Dieu dans l’histoire. »

 Ce livre d’entretien avec Jean-Louis Missika et Dominique Wolton pourrait mériter un billet à lui tout seul tant il est dense, les sujets abordés vastes et les questions soulevées passionnantes. J’ai un faible il est vrai pour les prêtres juifs convertis, tel le Père David Neuhaus dont j’avais déjà parlé dans un billet précédent, car non seulement ils sont le lien vivant entre l’ancienne et la nouvelle Alliance, mais ils portent en eux de fait le sens de l’œcuménisme, du respect et du mystère de Dieu sur chacun à un degré que je trouve rarement égalé. Toutes les pages consacrées aux racines de Jean-Marie Lustiger où sont abordées toutes les questions sur la shoah, le rapport au judaïsme et son regard sur leur histoire sont exceptionnelles. Sa sensibilité et formation intellectuelle, son parcours de foi, sa vision de l’Eglise, son interprétation de l’histoire sous l’angle des luttes philosophiques et spirituelles, ses convictions, son sens de l’engagement, son approche du renouveau spirituel et de l’universalité de l’Eglise sont autant de prismes au sein desquels mes propres affinités se retrouvent.

Un livre magnifique qui fait aimer l’Eglise.

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3 réponses
  1. Anonyme
    Anonyme dit :

    Magnifique florilège de lectures. Quintessence de chaque œuvre, marque de fabrique d’elvire Debord, je suis admiratif et jaloux de ce talent infini.

    Répondre

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