Mais quel visage a ta joie ? d’Emmanuel Godo

 « Choisis la victoire. La victoire sans triomphe. La victoire sans hubris. La victoire de l’homme qui s’accorde à l’éternelle vérité. Car n’en déplaisent aux fabricants d’éphémère, il existe une vérité éternelle. Cette vérité peut prendre n’importe quelle bouche pour venir jusqu’à nous et nous rouvrir le cœur. Cette vérité nous dit qu’un homme, pour rester un homme, ça n’insulte pas une femme qui tombe, ça ne profite pas de son pouvoir pour humilier un faible, ça laisse les morts dans la paix du tombeau, ça ne trouve pas de raison à l’ignominie, ça n’enferme pas l’autre entre les quatre murs d’un préjugé. Cette victoire-là est un honneur : elle exulte en secret de raccorder ta vie, comme un sang qui irrigue ton être. (…) Choisis la joie devant laquelle s’inclinent toutes les puissances qui ne sont pas fondées sur elle. »

 Je découvris Emmanuel Godo en octobre 2017 avec ce petit chef-d’œuvre Un prince  dont je tombais littéralement sous le charme, puis sortirent successivement pas moins de quatre livres dont trois sont en ma possession, et bien que savourés, je ne les avais pas chroniqués en son temps.

Il pourrait faire une pause notre cher Emmanuel mais il est prolixe, intarissable sur ce qui constitue la richesse d’une vie intérieure construite par nos tristesses, nos joies, notre enfance, nos inspirations littéraires, les écrivains, la mère, le père, notre vocation, les grandes choses et les tous petits riens, l’insaisissable, la poésie. Nous pourrions croire qu’il a tout dit mais, pour notre plus grand plaisir, tout est à redire sans cesse, en creusant plus profond, en remontant plus loin dans les souvenirs, en faisant resurgir une scène familiale, un chien stoïque, un plat maternel, les escaliers d’une maison, des tableaux, des craquements d’un plancher, des bons mots enfantins, un écrivain qui bouleverse une vie, le visage de l’être aimé, un père parti trop tôt, un frère aîné, un paysage mélancolique.

Si en 2017 Emmanuel Godo nous invitait à ne pas fuir notre tristesse, ce sentiment qui nous relie à notre royaume intérieur par le chemin des larmes, c’est à la joie qu’il nous convie en ce début d’année, via une interrogation toute simple : mais quel visage a ta joie ?

J’ai posé la question à mes petits trolls (plus si petits) absolument fabuleux et j’ai eu droit, dans un élan de tête simultané, à un sourire de joker s’étalant sur leur visage et le menton relevé, ce qui, outre le fait de me procurer quelques rires soudains, m’a surtout permise de pouvoir répondre spontanément de mon côté et sans aucun doute : le premier visage de ma joie, c’est eux. Quand je pense à eux, j’ai toujours le cœur qui tressaille assorti d’une bouffée d’émotion. Une source de joie intarissable.

De tels livres se résument difficilement car tout est subtilité, évocation, témoignage personnel, douceur, mélancolie, profondeur, vie, des touches de peinture, qui finissant par se rencontrer, forment une toile lumineuse où tout prend place simplement.

Ces livres sont une porte d’entrée, une mise en disposition intérieure à entrer dans la vie, à être au monde en se détachant du superflu, du superficiel, un hommage, une reconnaissance pour ceux qui nous ont précédés et où la nostalgie s’efface pour les laisser nous habiter.

Les lettres à son frère et à son père sont absolument bouleversantes. Nous devrions tous nous écrire de tels mots, manifester la joie qu’un tel ou une telle nous procure. Il est probable que la démarche semblerait curieuse ou mal comprise. Et pourtant… à un week-end entre amies tout récemment, nous avions passé une soirée à écrire nos 101 rêves. C’est long 101. Au-delà des rêves, désirs immédiats et récurrents, il faut puiser loin au plus profond de soi pour faire surgir ce qui, enfant notamment, nous animait, nous faisait vibrer, ce vers quoi nous aspirions.

De la même façon et à l’instar d’Emmanuel Godo, quel merveilleux exercice ce serait que de coucher également sur le papier les 101 visages de notre joie. Je suis persuadée que des flots de tendresse en jailliraient.

En écrivant ce billet, je pense en particulier à une scène récurrente de mon enfance que j’inscrirais comme un des visages de ma joie. C’est papa qui nous déposait au collège en voiture le matin et chaque trajet obéissait à un rite immuable : à peine la clé mise dans le contact, nous récitions la prière de Madame Elisabeth « Que m’arrivera-t-il aujourd’hui, ô mon Dieu, je l’ignore » (si si c’est vrai) puis il allumait France Inter et nous écoutions la chronique de Philippe Meyer qui se terminait invariablement par « je vous souhaite le bonjour, nous vivons une époque moderne ». A quelques minutes près, nous avions la chance ou non d’écouter le morceau de musique qui suivait ; je dis chance car à notre âge, la programmation de France Inter ne nous enchantait guère mais il était si rare d’entendre dans cet habitacle autre chose que de la musique classique que n’importe quel autre morceau faisait figure de moment de fantaisie. Je ne crois pas que ces trajets furent à l’époque des moments vécus comme des instants de joie intense, mais avec du recul je dois reconnaître qu’ils le sont devenus, transformés en souvenirs puissants qui ont marqué de leurs empreintes les êtres que nous sommes et dont il n’est pas rare que nous reparlions entre nous avec amusement.

Il y aurait des quantités de visages de joie de cette nature à évoquer car la joie devance ce que nous ne pourrons jamais connaître pleinement, elle est l’horizon qui vient d’introduire dans l’ici maintenant de nos vies, jeter la douceur de son feu en plein cœur de l’ordinaire.

Emmanuel Godo nous en livre de nombreux dans son dernier ouvrage et c’est tout simplement très beau.

Monsieur Godo, une requête : dédicacez-moi vos livres !

Emmanuel Godo, né en 1965, est agrégé de lettres, docteur ès lettres et professeur de littérature en classes préparatoires au lycée Henri-IV à Paris. Il a écrit plusieurs essais centrés sur les rapports entre des écrivains (Hugo, Sartre, Huysmans, Claudel, Nerval, Musset et Bloy) et l’expérience intérieure, en particulier la spiritualité. Il a publié chez Gallimard, en 2018, son premier recueil de poèmes, Je n’ai jamais voyagé. Il est aussi l’auteur, en 2017, chez Salvator, de Ne fuis pas ta tristesse.

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5 réponses
  1. Hugues
    Hugues dit :

    Le tien mon elvire! La joie de guetter, le bonheur de lire tes mots, la fierté de te connaître, de partager tes univers. Si le bonheur avait un nom, s’il avait un visage…

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  2. Martin
    Martin dit :

    Vous me donnez très envie de lire ce livre et de rencontrer l’univers de cet écrivain. Votre description de lui me fait penser à Christian Bobin…je verrai à la lecture.
    Merci infiniment du partage et des commentaires de vos lectures toujours très intéressants.

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