Tant pis pour l’amour de Sophie Lambda

Ou comment j’ai survécu à un manipulateur

Il était une fois,

Un homme et une femme qui se rencontrèrent, s’aimèrent, se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.

Telle est la fin des contes de fée dont personne ne s’est jamais risqué à en écrire la suite, tant il est loisible de croire, avec un peu de recul, que la réalité rattrapant la fiction, elle pourrait laisser un goût un peu moins merveilleux dans le cœur des petites filles qui ont cette aptitude à laisser leur imagination vagabonder.

Ce serait cependant faire preuve de peu de maturité affective que de laisser penser que le conte de fée d’un couple ne serait possible qu’exempt de toutes épreuves et difficultés et je veux croire que le merveilleux réside justement dans cette capacité à tenir envers et contre tout, en se tenant solidement arrimés à la barre de cette frêle embarcation que deux pauvres êtres ont choisie pour mener leur route ensemble.

Il arrive cependant de tomber sur des êtres foncièrement toxiques, et si merveilleux il y a eu, il a vite été le mirage en vertu duquel l’un des deux s’est trouvé pris dans une spirale infernale le conduisant vers les abîmes les plus profonds. Aimer l’autre de tout son cœur ne suffit pas à le sauver de lui-même, ni à sauver le couple et encore moins soi-même.

Quand le processus de manipulation est mis en branle, quand le mécanisme d’idéalisation conduit à la dévalorisation puis à l’isolement, il n’y a plus aucune échappatoire si ce n’est prendre les jambes à son cou et fuir.

Une lutte presque mortelle s’est engagée dont la victime n’a généralement ni les armes ni l’armure pour se protéger car il est fort, il est puissant le manipulateur : il n’a aucune empathie pour ses victimes, il sait utiliser toutes les failles de l’autre, il ment, transforme la réalité, vous culpabilise sans cesse, déstabilise tout votre système de pensée, chamboule toutes vos valeurs en les retournant contre vous, tel un caméléon, il peut être tour à tour tendre puis violent en un tour de main, il fait tomber une à une toutes les pierres de l’édifice qui construit votre personnalité, il a un ego si grand qu’il sait tresser un carcan de lumière autour de lui de votre propre peine en se faisant passer pour une victime, il sait se faire aimer de vos amis, il brille en société, peut reconstruire sa vie sans problème  pendant que vous vivez sur les ruines de la vôtre. En un mot, il vous anéantit avec une perfidie et une férocité si subtiles que les non-initiés n’y comprennent rien et vous tapotent l’épaule gentiment en essayant de vous convaincre qu’il ne s’agit que de simples disputes de couples.

Ce mécanisme, c’est ce que décrit avec brio Sophie Lambda dans sa BD qui s’intitule « Tant pis pour l’amour ou comment j’ai survécu à un manipulateur ». Je parle très rarement de BD dans ce blog, pour ne pas dire jamais, car ce n’est pas mon cœur de prédilection littéraire mais je ne pouvais pas ne pas vous parler de ce livre qui est à la fois rempli d’humour et fort bien illustré, et qui résume avec finesse et intelligence ce que vivent les personnes sous emprise.

A travers son histoire personnelle, elle nous livre avec honnêteté et lucidité le fonctionnement du manipulateur (aussi appelé dans certains cas pervers-narcissique) dont il faut bien comprendre d’emblée qu’il ne changera jamais, ce que s’accorde à dire l’ensemble des spécialistes sur le sujet, aussi bien le monde médical que spirituel d’ailleurs. Elle le dit clairement : il est impossible de comprendre un manipulateur et ne pas en faire le deuil ou accepter qu’aucun pronostic ne sera le bon à notre échelle, c’est s’empêcher d’avancer et s’obstiner à devenir réellement dingue à essayer de rationnaliser ce qui ne peut l’être. En revanche, en comprendre les mécanismes de fonctionnement et oser se regarder soi-même pour SE comprendre et analyser ce qui a pu conduire à se retrouver dans cette situation, c’est vital.

Une fois que toute estime de soi a disparu, que tout son monde s’est écroulé, que la colère devient le seul moteur de sa vie, il arrive un moment où il faut apprendre à taper du pied au fond de l’océan et réapprendre à nager.

Certaines situations ne permettent pas de s’extraire totalement de la personne toxique, quand notamment le manipulateur est un collègue ou un membre de sa famille. Même éloignée, la victime reste une cible privilégiée de son bourreau : il aime tellement ce petit jeu qui est pour lui un état, un système de survie sans lequel il ne serait rien, qu’il ne lâche jamais tant qu’il sent qu’il a encore du pouvoir.

Sophie Lambda nous livre cependant quelques clés de succès, comme notamment la technique de la méduse :  se rendre invisible, monotone, neutre, autrement dit sans aucune consistance face au manipulateur, au lieu d’être un bébé phoque sans défense qui se fait dévorer régulièrement. Ce sujet est délicat et souvent incompréhensible pour les tiers. Ce livre ne lève pas un tabou mais a le mérite de le rendre accessible.

Son histoire, aussi tragique soit-elle, reste ainsi une formidable bouffée d’oxygène pour celles et ceux qui ont connu le même parcours et qui peinent encore à s’en sortir. Véritable condensé du sujet, ce livre de trois cents pages est une excellente approche pour ceux qui voudraient en saisir les clés avant de plonger si besoin était dans des livres plus approfondis.

Sophie Lambda est une illustratrice française, blogueuse et auteur de bande dessinée, née en 1986 à Besançon.

1 réponse
  1. Anonymous
    Anonymous dit :

    Un bonheur incomparable de retrouver ces mots ciselés, cette écriture fluide et naturelle pour parler d’un sujet si difficile.
    Bon retour parmi nous précieuse Elvire.

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