Juliette de Patrick Tudoret

Victor Hugo, mon fol amour

« J’ai pleuré, j’ai ri. Tant ri … Avec lui, j’ai exulté de joie, de plaisir, mais j’ai souffert aussi. J’ai haï parfois, mais sans suite. J’ai envié, j’ai prié, mais surtout j’ai aimé. Je le jure devant tous, j’ai aimé !  Je l’aimé ce Victor comme une folle, malgré moi, malgré lui, malgré le monde entier, grâce à Dieu et malgré le diable qui parfois s’en mêla aussi … Cinquante années d’amour fou, total, absolu, telles que nous les avons vécues, lui et moi, ne valent-elles pas le plus beau des mariages ?

Songe-t-il parfois à tout le mal qu’il m’a fait, à tous ces coups portés à notre amour ? Mais allez, je ne veux plus savoir de lui que le miracle qu’il fut pour moi pendant cinquante ans, qu’il est encore chaque jour. »

De l’ombre, elle n’en revêt que les couleurs aux yeux du monde qui l’a au pire oubliée, au mieux l’estampille comme la simple « compagne » de Victor Hugo qui n’aurait d’autres substances que celle d’être accolée à cet homme ô combien illustre.

Or, il suffit de lire ce dernier livre de Patrick Tudoret pour se convaincre que femme de lumière, elle l’était, certes dans les yeux de Victor Hugo, mais elle baignait dedans. Non pas de quelques flammèches rejaillissant sur elle à l’aune de la personnalité et de la gloire de cet immense génie que fut son Toto, mais d’une lumière vive émanant de ses entrailles, puisant sa source au sein de son amour infini et ravivée par la présence de son Victor.

En utilisant la forme du journal, ce sont cinquante années qui défilent sous nos yeux, les grandes périodes de l’histoire mais aussi les plus petites qui, assemblées, mêlées, forment ce que nous appelons tout simplement une vie. Une vie, mais quelle vie ! Une vie à aimer un homme d’un amour si grand, si démesuré, si dévoué, que seul cet amour peut expliquer, si tant est qu’il soit nécessaire d’en chercher un sens particulier, que cette femme, promise à toutes les conquêtes et aux succès dans ses premières années de vie mondaine, a choisi de vivre aux côtés de cet homme qui lui fût tout à la fois acquis mais marié, amant fidèle jusqu’à la dernière heure mais cavaleur, sien mais à tous, sensible, poète, écrivain de génie, mais politicien redoutable, adulé, honni, exilé, porté aux nues.

Envers et contre tous, en dépit des convenances et du quand dira t’on, elle demeura, fidèle, à l’attendre, à recopier inlassablement ses manuscrits, partout, en exil, en voyages, à ses côtés quand il perdit sa femme, ses enfants, ses frères. Que le monde s’illumine ou s’écroule, que son Victor écrive ou parte dans ses longues balades dont il était friand, qu’il organise des dîners, des réceptions, elle était là, amante, aimante, femme, amie, confidente, sur le devant de la scène ou derrière, suivant les circonstances.

Oh elle souffrait bien souvent notre Juliette. Sa place, bien que choisie, n’était pas toujours la plus enviable. Que de tristesses bien souvent à vivre si près de l’homme qui occupait tout son cœur, toutes ses pensées, mais ne pouvoir franchir le seuil de sa maison, ne pouvoir assister à telle ou telle soirée en raison de la présence de Mme Hugo, aimer ses enfants par procuration pendant si longtemps, avoir trouvé un père de substitution pour sa propre fille et ne pouvoir le garder sous son toit, attendre un signe, une lettre, un élan, une présence, subir rageusement ses passades pour d’autres et pourtant …demeurer fidèle à celui qui fût le grand amour de sa vie.

Patrick Tudoret nous livre un vibrant portrait tout en nuances de cette femme qui ne saurait se réduire cependant à son amour pour Victor Hugo. Si cet amour en est la sève, sa personnalité en est le creuset, et Victor n’aurait probablement pas été Hugo si Juliette n’avait pas rendu cet amour aussi fécond, tout comme Hugo n’aurait probablement pas été Victor si sa femme n’était pas restée à ses côtés, maintenant cette vie familiale qu’il chérissait tant. En lui laissant la parole, c’est un magnifique hommage qu’il lui rend car en lui permettant de parler d’elle, plutôt que de raconter sur elle, il s’efface pour lui rendre la place qu’elle mérite, une femme qui fut à sa manière présente au monde mais entièrement offerte à l’être aimé au point de pouvoir nourrir une affection sincère pour sa femme dans les dernières années précédant son décès, conscientes de cet amour qu’elles nourrissaient pour le même être sans qui leur vie n’aurait pas été un destin, aimer ses enfants comme les siens, pleurer de ses peines et vivre de ses joies, pardonner toujours.

Si Victor Hugo a été doté de dons fabuleux, il n’aura cependant pas été épargné par la vie. Il  enterrera quatre enfants de son vivant, sa femme, ses frères, sa dernière fille Adèle sera enfermée dans un asile. Juliette restera le fil vivace, indispensable et indissociable de sa vie.

Une femme dont Victor Hugo pourra dire : « Tu es ma joie, ma vie, ma pensée, ma nécessité suprême, mon bonheur dans ce monde, mon espoir dans l’autre, ma prière du jour et de la nuit, la douce Juliette, mon éternel amour ! »

Je ne présente plus Patrick Tudoret que j’ai déjà plusieurs fois chroniqué sur ce blog. Que dire de plus si ce n’est que sa plume est un régal et qu’il la prête avec un immense talent pour portraiturer des figures injustement délaissées.

Je n’avais pas chroniqué depuis un certain temps. Ce livre m’en a fait retrouver le goût et l’élan.

12 réponses
  1. Jean Claude
    Jean Claude dit :

    Tiens donc ! Rien depuis le 6 janvier ! Plus de quatre mois ! Et pourtant le « confinement », ce retrait pour penser/panser, aurait pu donner l’occasion de lectures pour faire avancer.
    Merci de continuer, si du moins il est possible…

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  2. PATRICK TUDORET
    PATRICK TUDORET dit :

    Encore une fois, un immense merci, chère Elvire, pour ces mots si sentis et beaux sur ma Juliette. Elle compte tellement pour moi. Les premières réactions sont assez formidables – comme la vôtre – et me touchent beaucoup.
    Avec mon amitié, Patrick Tudoret

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  3. Haertig Olivier
    Haertig Olivier dit :

    J’ai déjà lu de Patrick Tudoret sa biographie de Fromentin, grand peintre et grand écrivain, au style délicat et souple, qu’il sort avec talent et efficacité de la semi obscurité où il est relégué aujourd’hui et l’Homme qui fuyait le Nobel, qui est un des deux ou trois romans qui m’ont marqué ces dernières années. Le titre est trompeur, car ce n’est pas ce que fuit l’auteur dont on raconte l’histoire qui est intéressant, mais ce qu’il trouve dans sa fuite…

    Alors je me suis précipité hier chez mon libraire pour Juliette. Je me réjouis à l’avance en lisant cette chronique de ce que je vais y trouver.

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  4. Aurélie
    Aurélie dit :

    merci pour ce partage qui, comme c’est toujours le cas, ne donne qu’une envie, se plonger dans le livre et mieux découvrir cette femme (d’autant que j’habite exactement là où Juliette a grandit, là où elle poussa Victor à situer son roman Les misérables).

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  5. Ponsot
    Ponsot dit :

    Excellentissime, Elvire, vous n’avez rien à envier à la plume de Patrick Tudore, En quelques lignes, vous avez brossé un portrait vivant et vibrant, et je me réjouis de vous retrouver aussi inspirée.

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