Les lieux souterrains de Gustavo Faveron Patriau
« George a arrêté la caméra et m’a regardée avec les larmes aux yeux, le visage triste, la bouche aux lèvres pâles et sur le toit du studio il y a eu le tambourinement des bonds d’un oiseau nocturne. Il m’a demandé si j’étais déjà retourné au Pérou, je lui ai dit que non, j’ai entendu le vent dans le cimetière, les grilles des mausolées s’ouvrant et se refermant, la clôture de l’air en haut, la sinistre nuée grosse du temps. Il m’a demandé si Rainer Enzensberger était vivant, je lui ai dit que je ne savais pas, la nuit a pénétré dans le studio, a passé en revue les fioles vides, les malles éventrées, les rebords cassés de la dernière étagère de la bibliothèque, les pièces d’un puzzle à faire, le dernier manuscrit inachevé de Clay sur Karl Hermann Konrad Burmeister, Le Père de Mengele. Il m’a demandé si j’étais sûre que mon enfant était mort-né ou que Rainer Enzensberger l’avait tué, quand il est né, je lui ai dit que je n’étais sûre de rien. »
Spécialiste réputé de Roberto Bolano, auquel il a consacré une anthologie remarquée et plusieurs traductions de ses livres, Gustavo Faveron Patriau, né au Pérou et professeur de littérature latino-américaine dans le Maine, auteur de plusieurs romans, se voit pour la première fois traduit en France.
Porté par une traduction remarquable, nous sommes happés dès les premières pages de ce roman gigantesque, dans les méandres vertigineux d’une enquête qui démarre avec un meurtre épouvantable commis dans un sous-sol à Lima. Tout accuse le réalisateur américain George Bennett, dont le père était un tortionnaire de la CIA pour le compte de dictatures militaires en Amérique Latine, et c’est autour de ce personnage que se construit cette œuvre foisonnante, fantasque, dense, tortueuse qui laisse le lecteur pantois et presque vidé.
Doté de plusieurs entrées et de multiples personnages qui s’imbriquent au fil du récit, ce livre porte bien son nom « les lieux souterrains » : récit labyrinthique des tréfonds humains, odyssée de l’histoire des plus grandes atrocités commises en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique Latine, intrigue imminemment complexe où bourreaux et victimes signent des destins entremêlés, croisent des poètes hallucinés et les marginaux de ce monde, le lecteur cherche la sortie en apnée tout au long des 700 pages du roman.
Un livre d’une grande noirceur, certes, un livre monstrueux dans tous les sens du terme, mais quel roman, qui figure déjà parmi les chefs-d’œuvre de la littérature latino-américaine, dans la lignée d’un Roberto Bolano, où élucider un crime revient parfois à devoir remonter une génération en arrière, ou celle d’avant encore, à creuser l’histoire complexe d’un pays, pour chercher à comprendre quelle part de notre identité reste marquée, forgée, par ceux qui nous ont précédés et ont contribué à écrire nos destins, bien malgré nous parfois.




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