Dieu est né en exil de Vintila Horia

« Chaque homme qui vieillit doit avoir de ces horribles visions qui le détachent de l’illusion quotidienne et lui font voir l’inutilité de tout ce qu’il a fait et de tout ce qu’il a été : mais l’immense machinerie du mensonge quotidien, la famille, la richesse, la maison, les amis, le paysage natal, est là pour le reprendre et pour le situer au bout d’une nouvelle illusion. Nous sommes faits ainsi de petites éternités qui nous mènent à la mort, parmi les lugubres clairières de ces moments réalistes qui finiraient par nous tuer plus vite si on avait le courage de les prolonger. En venant à Tomes, la première chose que j’ai été obligé d’abandonner a été la machinerie du mensonge. »

Condamné par l’empereur Auguste à l’exil en l’an 8 après Jésus-Christ, le poète Ovide se retrouve à passer les dernières années de sa vie à Tomes, ville portuaire de l’est de la Roumanie. Relégué, et non déporté, il conserva sa citoyenneté, sa fortune, la possibilité d’écrire, mais entouré de Gètes et de Grecs, Rome lui manqua cruellement.

Implorant sa grâce en vain, l’auteur des Métamorphoses et de l’Art d’Aimer, mourut loin des siens, sans possibilité de faire rapatrier son corps.

Vintila Horia imagine un journal apocryphe qu’Ovide aurait tenu durant sa période d’exil, témoignant de sa propre métamorphose. Par le contact permanant auprès d’un peuple adorant majoritairement un Dieu unique, Ovide pressent une vérité qui serait autre, plus proche des opprimés, des exilés, qui rendrait plus libre.

Pour ce livre, Vintila Horia reçut le prix Goncourt en 1960, qui ne lui sera jamais décerné, sur fond de polémique sur laquelle Thierry Wolton apporte quelques éclairages dans la postface.

Lire la suite

La supplication par Svetlana Alexievitch

Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse

« Tant que je restais avec lui, rien ne se passait… Mais dès que je m’absentais, on le photographiait… Il n’avait aucun vêtement. Il couchait nu, juste recouvert d’un drap léger que je changeais tous les jours. Le soir, il était tout couvert de sang. Lorsque je le soulevais, des morceaux de peau restaient collés sur mes mains. Je lui dis : « Chéri, aide-moi ! Appuie-toi sur le bras, sur le coude autant que tu peux, pour que je puisse bien lisser ton lit, qu’il n’y ait ni couture ni pli. » Car même la plus petite couture lui faisait une plaie. Je me suis coupée les ongles jusqu’au sang pour ne pas l’accrocher. Aucune des infirmières ne pouvait s’approcher de lui, le toucher. S’il leur fallait quelque chose, elles m’appelaient. Et l’on prenait des photos … Ils disaient que c’était pour la science. Mais je les aurais chassés tous ! Je les aurais frappés ! Comment pouvaient-ils ? Tout était à moi … Tout aimé de moi … »

Qui se souvient encore de Tchernobyl ? Oui, peut-être trouvera-t-on des articles sur la catastrophe écologique et ses conséquences, des articles sur les raisons scientifiques de ce drame, sur les effets radioactifs et son coefficient de contamination. D’aucuns se rappelleront la date, le 26 avril 1986, et une heure, 1h23, certains préciseront qu’il s’agissait d’une série d’explosions détruisant le réacteur et le bâtiment de la quatrième tranche de la centrale nucléaire, les plus précis sauront situer Tchernobyl en Biélorussie.

Lire la suite

Les frères K par David James Duncan

« Papa est assis dans son fauteuil, en train de lire la page des sports du journal du dimanche. Je suis couchée sur ses genoux. Plus tard, quand il se lèvera, il deviendra plein de choses – chemise de flanelle, ceinture en cuir, pantalon ample marron clair …-, mais pour le moment il forme un tout : un sol, une région, une planète. Ma tête repose sur l’un des grands accoudoirs rembourrés, les pieds sur l’autre, et le reste de moi est là, sur les genoux de Papa. Le journal me cache son visage, mais les grandes pages vibrent au rythme de sa respiration. Le joueur de base-ball sur l’une des photos a l’air sérieux. Je ne pose pas de questions, je ne demande rien. Je ne bouge pas. J’entends son souffle lent et régulier. Je sens son odeur de tabac. »

Dans la lignée des grands romans américains auxquels nous rendions hommage ici, comment ne pas mentionner ce livre éblouissant de D.J Duncan, également publié par les éditions de Monsieur Toussaint Laventure.

Marqué par la mort de son frère de 17 ans des suites d’une opération à cœur ouvert, David James Duncan lui rendra hommage vingt ans plus tard par l’écriture d’une immense fresque à travers laquelle il imagine quelle aurait été sa réaction face au changement de son pays et à la guerre du Viêt-Nam.

Lire la suite

Un gentleman à Moscou par Amor Towles

« Pourquoi se donne-t-il tant de mal pour marquer le passage du temps ? Alors qu’on serait tenté de penser qu’il devrait être le dernier pour qui la chose compterait. Eh bien, tout d’abord, cela lui procure l’occasion de réfléchir à l’inévitable marche en avant du monde qu’il a laissé derrière lui. Tout aussi important est le fait qu’en tenant compte scrupuleusement des jours qui passent l’homme isolé remarque qu’il a enduré une année de souffrances, y a survécu, l’a vaincue. Qu’il ait trouvé la force de persévérer grâce à une détermination inlassable ou par la vertu d‘un optimisme téméraire, ces trois-cent-soixante-cinq marques attestent sa ténacité à toute épreuve. Après tout, si l’attention se mesure en minutes et la discipline en heures, alors la ténacité doit se mesurer en années. »

Cette histoire du Comte Alexandre Ilitch Rostov condamné à vivre en résidence surveillée au sein d’un hôtel luxueux de Moscou après la Révolution russe est un petit bijou littéraire où le charme désuet d’un « ci-devant » non dénué d’esprit et la nostalgie d’un monde qui se transforme se mêlent avec brio avec la gravité de l’histoire.

Le ton presque humoristique donné au récit n’en cache pas la profondeur, et c’est peut-être cette alchimie merveilleuse où la distinction, l’élégance, l’art de la conservation et du savoir-vivre, le goût pour la culture et les langues étrangères, se heurtant à la brutalité soviétique, révèlent une finesse d’esprit et une liberté intérieure qui permettent de survivre avec hauteur, résilience et humanité.

Lire la suite

Et quelquefois j’ai comme une grande idée par Ken Kesey

« Et rien ne vaut le sentiment d’être exceptionnel pour qu’un citoyen se mobilise pour rassembler tous ceux qui pensent comme lui. Rien ne vaut la sensation d’être spécial, d’être différent, pour qu’un homme défile, épaule contre épaule, avec tous ceux qui sont aussi exceptionnels que lui, dans un grand combat au service du bien-être de la communauté ; ce qui se manifeste par une grande bataille pour enfoncer cette particularité au fond de la gorge d’un monde ignorant, défavorisé et impie – dans ce dernier cas, ce n’est vrai que si la différence est d’ordre sacré -, soit, à l’opposé, par une bataille pour éradiquer ce qui a créé cette maudite différence . »

D’aucuns pourraient trouver que l’Amérique a peu de choses à nous apporter sur le plan culturel au regard de notre histoire multiséculaire, mais s’il y a un domaine dans lequel les Américains excellent et ont su s’imposer par une griffe qui leur est propre, c’est bien celui de la littérature.

Comme dans tous les pays, l’Amérique a produit et privilégié son lot d’auteurs marqués par son époque et ses combats, mais si je devais dresser à grands traits ce qui me semble le plus caractéristique chez eux dans le domaine littéraire, c’est cette faculté à écrire des livres fleuves entremêlant étroitement et brillamment la condition humaine, les mutations sociales et morales, sur fond géographique, ethnologique et politique.

Lire la suite