Et quelquefois j’ai comme une grande idée par Ken Kesey

« Et rien ne vaut le sentiment d’être exceptionnel pour qu’un citoyen se mobilise pour rassembler tous ceux qui pensent comme lui. Rien ne vaut la sensation d’être spécial, d’être différent, pour qu’un homme défile, épaule contre épaule, avec tous ceux qui sont aussi exceptionnels que lui, dans un grand combat au service du bien-être de la communauté ; ce qui se manifeste par une grande bataille pour enfoncer cette particularité au fond de la gorge d’un monde ignorant, défavorisé et impie – dans ce dernier cas, ce n’est vrai que si la différence est d’ordre sacré -, soit, à l’opposé, par une bataille pour éradiquer ce qui a créé cette maudite différence . »

D’aucuns pourraient trouver que l’Amérique a peu de choses à nous apporter sur le plan culturel au regard de notre histoire multiséculaire, mais s’il y a un domaine dans lequel les Américains excellent et ont su s’imposer par une griffe qui leur est propre, c’est bien celui de la littérature.

Comme dans tous les pays, l’Amérique a produit et privilégié son lot d’auteurs marqués par son époque et ses combats, mais si je devais dresser à grands traits ce qui me semble le plus caractéristique chez eux dans le domaine littéraire, c’est cette faculté à écrire des livres fleuves entremêlant étroitement et brillamment la condition humaine, les mutations sociales et morales, sur fond géographique, ethnologique et politique.

Si son histoire est récente, elle n’a cependant pas son équivalent dans le monde : la conquête de l’ouest, l’esclavage, son industrialisation, son immigration, ses guerres d’indépendance et de sécession, son étendue géographique, son rêve de liberté, ses périodes de récession, autant d’éléments qui font le terreau d’une littérature à la fois ancrée dans le réel mais source infinie d’une variété de genres, de personnalités et de descriptions à la fois fascinantes, intarissables et inénarrables.

Il n’est pas rare que les écrivains de leur vivant ne rencontrent pas toujours le succès qu’ils méritent. L’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucou n’y échappa pas, Et quelquefois j’ai comme une grande idée fut accueilli par les critiques de façon mitigée. Peu nous importe les raisons, hommage doit être rendu aux maisons d’édition qui inlassablement, telle la maison d’édition Monsieur Toussaint Louverture, prennent le risque de remettre en avant de grands textes de la littérature qui furent injustement oubliés.

Car ce livre est indéniablement un grand livre à tout point de vue. Tous ceux qui aiment lire des heures durant à l’envi, qui aspirent à se laisser surprendre par le style littéraire, à se laisser happer par un rythme, à vibrer aux appels de la liberté et des grands espaces, qui recherchent les grandes envolées intérieures et savourent les personnages complexes, doivent absolument lire ce livre. Comme l’écrit Charles Bowden dans la préface, « Kesey pondit un roman massif tout en chemises de bûcherons, sueur, labeur dans les bois, et quasi préhistorique dans ses colères, ses amours et ses croyances. Le livre sape toutes les ruses que nous utilisons pour définir la vie afin de mieux la domestiquer ensuite. »

Partant d’une histoire relativement simple, celle d’une famille coriace qui refuse de se joindre à une grève lancée par un syndicat contre une scierie locale et continuera à abattre ses arbres, Ken Kesey vous tient en haleine sur presque 900 pages, avec son sens du dialogue alternant au sein d’un même paragraphe (ce qui peut être un peu déroutant au début), sa façon de donner vie à ses personnages sur le papier, la densité des détails, sa prose dense qui voltige de page en page.

« Dévalant le versant ouest de la chaîne côtière de l’Oregon … viens voir les cascades hystériques des affluents qui se mêlent aux eaux de la Wakonda Auga. »

Avec ces premiers mots, le ton, le lieu, le style nous sont donnés : un roman enfiévré, furieux, dense, sauvage où la soif de liberté s’incarne dans ce que la vie offre à la fois de plus précieux et de plus dur à ceux qui s’y jettent sans limite : leur foyer, leur famille, leur gagne-pain.

1 réponse
  1. Ht
    Ht dit :

    Magnifique billet où les mots virevoltent comme ceux de l’auteur de cette nouvelle pépite.
    Elvire reste elvire

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