Un gentleman à Moscou par Amor Towles
« Pourquoi se donne-t-il tant de mal pour marquer le passage du temps ? Alors qu’on serait tenté de penser qu’il devrait être le dernier pour qui la chose compterait. Eh bien, tout d’abord, cela lui procure l’occasion de réfléchir à l’inévitable marche en avant du monde qu’il a laissé derrière lui. Tout aussi important est le fait qu’en tenant compte scrupuleusement des jours qui passent l’homme isolé remarque qu’il a enduré une année de souffrances, y a survécu, l’a vaincue. Qu’il ait trouvé la force de persévérer grâce à une détermination inlassable ou par la vertu d‘un optimisme téméraire, ces trois-cent-soixante-cinq marques attestent sa ténacité à toute épreuve. Après tout, si l’attention se mesure en minutes et la discipline en heures, alors la ténacité doit se mesurer en années. »
Cette histoire du Comte Alexandre Ilitch Rostov condamné à vivre en résidence surveillée au sein d’un hôtel luxueux de Moscou après la Révolution russe est un petit bijou littéraire où le charme désuet d’un « ci-devant » non dénué d’esprit et la nostalgie d’un monde qui se transforme se mêlent avec brio avec la gravité de l’histoire.
Le ton presque humoristique donné au récit n’en cache pas la profondeur, et c’est peut-être cette alchimie merveilleuse où la distinction, l’élégance, l’art de la conservation et du savoir-vivre, le goût pour la culture et les langues étrangères, se heurtant à la brutalité soviétique, révèlent une finesse d’esprit et une liberté intérieure qui permettent de survivre avec hauteur, résilience et humanité.
Tout se passe et se joue à huis clos sur plusieurs années dans cet hôtel où se croisent gentlemen et camarades, serveurs et maîtres d’hôtel, comédiens et journalistes, où le choix d’un vin ou d’un mets devient un acte de résistance, un bon mot une ode à la liberté, une lecture une évasion sur le monde, un fauteuil, une horloge, le symbole d’une vie engloutie mais néanmoins vivace dans son cœur. Amitiés, rencontres, repas, dîner, rasage, tout se lie et se lit avec délectation et le cœur serré.
Rien n’est dit avec cruauté sur le régime soviétique, tout est esquissé par l’absurde, revêtant l’atmosphère feutrée et quasi fantaisiste qui entoure le comte d’un voile de tristesse.
Le lecteur que nous sommes ne peut que ressentir une indicible tendresse envers tous ces personnages qui survivent ici et là, et dont la dignité réside dans l’excellence des tâches qu’il mette un point d’honneur à accomplir au cœur de cet hôtel emblématique de Moscou.
D’une suite luxueuse à une chambre de 9 m² sous les combles, le Comte n’en demeure pas moins gentleman, russe jusqu’au bout des ongles, profondément humain, nous donnant une formidable leçon d’espérance sur la nécessité de prendre sa vie en mains pour ne pas la subir et accepter de revisiter son passé avec bonheur tant qu’on le fait en s’attendant à en voir presque tous ses aspects changer.
Une pépite romanesque qui s’étale sur trois décennies et qui pare le quotidien des atours des grandeurs essentielles.





Elvire aime la grandeur d’âme de la Russie ce panache en voie de disparition
Une formidable leçon d’espérance dites vous avec beaucoup de justesse
Et toujours brillamment au travers de votre expression