La puissance et la gloire de Graham Greene

« C’est étrange cette fureur destructrice, car on ne peut jamais, bien entendu, tout détruire. Si Dieu avait ressemblé à un crapaud, il eût été facile de détruire tous les crapauds du monde, mais dès le moment où Dieu est semblable à vous, il ne sert à rien de détruire les images de pierre, il faudrait vous suicider au milieu des tombes.

Après tout, était-il digne de l’enfer ? Des larmes roulèrent sur son visage : à ce moment-là, il n’avait plus peur de la damnation, même la peur de la souffrance corporelle avait reculé au second plan. Il ne ressentait qu’une immense déception de devoir se présenter devant Dieu les mains vides, juste parce qu’il n’avait rien fait du tout. Il lui sembla alors qu’il eût été très facile d’être un saint. Il avait le même sentiment qu’un homme qui a laissé fuir le bonheur en arrivant quelques minutes trop tard. Il savait maintenant qu’en fin de compte une seule chose compte vraiment : être un saint. »

Au Mexique, au début du XXème siècle.

Le gouvernement ne veut plus de prêtres, plus d’églises. Il les traque, les tue, les oblige à se marier, détruit les édifices et toutes les représentations catholiques. Il n’en reste plus que deux : un vieux prêtre bedonnant qui a préféré épouser sa gouvernante pour sauver sa vie et un prêtre alcoolique qui passe son temps à fuir, qui a une fille, fruit d’une relation à la sauvette.

Tous deux misérables, terriblement humains, conscients d’être « dignes de la damnation, ayant ce pouvoir encore de transformer le pain en chair et le vin en sang de Dieu », tous deux prêtres sacrilèges, partout où ils allaient et quoiqu’ils fissent, ils souillaient Dieu. 

Peut-être faut-il quelques années d’expérience de vie pour apprécier à sa juste valeur ce petit chef d’œuvre. On lit ici et là que ce livre fit scandale à sa sortie, et cela peut se comprendre. Mais ce serait faire abstraction de cette réalité que le monde des purs n’existe pas et que si Dieu a envoyé son fils pour le sauver, c’est bien pour retirer toute la gadoue et la crasse de nos petites vies humaines qui n’ont absolument rien d’éclatant si ce n’est cette prise de conscience que nous sommes malgré tout créatures de Dieu et créés à son image.

François Mauriac ne s’y trompe pas. En préfaçant ce livre en 1948, il écrivait : « Un catholique français ne s’introduit dans l’Eglise que par la porte principale ; il est mêlé à son histoire officielle ; il a pris parti dans tous les débats qui l’ont déchiré au cours des siècles, dans tout ce qu’il écrit, on sait de quel côté il est. (…) Graham Greene, lui, a pénétré comme par effraction dans le royaume inconnu, dans le royaume de la nature et de la Grâce. Aucun parti ne trouble sa vision. Il n’a aucune idée préconçue sur ce que nous appelons un mauvais prêtre ; on dirait qu’il n’a dans l’esprit aucun modèle de sainteté. Il y a la nature corrompue et il y la Grâce toute-puissante. Il y a l’homme misérable, qui n’est rien, même dans le mal, et ce mystérieux amour qui le saisit au plus épais de sa ridicule misère et de sa honte dérisoire pour en faire un saint et un martyr. »

La puissance de Dieu, c’est cette Grâce qui se sert du péché pour sauver. Certains prêtres plus vertueux ont fui. Lui il est resté. Même en se sentant indigne, misérable, presque damné, il revient voir un mourant, distribue les sacrements de temps à autre, célèbre la messe quand il peut. Ayant tout perdu, il donne sa vie et va au martyre dans un dépouillement humain qui n’a pas d’autre choix que de tout à remettre à Dieu.

Si l’un des deux prêtres choisit le désespoir jusqu’à la fin, lui, à mesure qu’il s’approche du terme, se transforme intérieurement pour se conformer au Christ.

Chez Graham Greene, à travers la figure de ce prêtre, ce n’est pas la vertu qui sauve, qui s’oppose au péché, c’est la foi. La beauté saisissante de ce livre réside ainsi dans le fait de rappeler que c’est cette puissance de la présence cachée de Dieu au sein d’un monde qui ne veut pas de Lui qui sauve, bien plus que la l’Eglise temporelle et ses ors.

« Ce livre s’adresse aux croyants, aux vertueux, à ceux qui ne doutent pas de leurs mérites et qui ont toujours présents à l’esprit plusieurs modèles de sainteté, avec la technique appropriée pour atteindre aux divers degrés de l’ascension mystique. Il s’adresse en particulier aux chrétiens prêtres et laïques, aux écrivains surtout, qui prêchent la croix mais dont ce n’est pas assez dire qu’ils ne sont pas crucifiés. Grande leçon donnée à ces obsédés de la perfection, à ces scrupuleux qui coupent en quatre leurs misérables manquements et qui oublient qu’au dernier jour, selon le mot de Saint Jean de la Croix, c’est sur l’amour qu’ils seront jugés. » François Mauriac

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