Je commence toujours par le ciel par Christophe Langlois

Une vie d’Alfred Sisley

« J’ai vu votre peinture. Voici le grand sujet. Et nous n’en parlerons pas. L’effet qu’elle produit sur moi ? Ce serait un sacrilège de le reconnaître. Ce sentiment ne se rapporte qu’aux êtres qu’on aime. C’est une émotion qui touche à l’absolu. Monet, Impression soleil levant, c’est prodigieux. Mais comment dire ?  Ses tableaux sont des tableaux, c’est splendide et frais, comme ces femmes au milieu des coquelicots, quelle merveille ! Mais les vôtres … c’est une tout autre affaire. Ils m’ont laissé seul au milieu de l’air. J’étais pris et j’étais perdu. Je n’étais plus là. C’était comme un songe oublié par le rêve. Quand j’ai aperçu votre Port-Marly, gelée blanche, je vous le dis tout net, mes jambes se sont dérobées sous moi. J’ai senti l’haleine de l’hiver. (…) A peine une touche dans votre peinture, nous rapproche-t-elle de ce monde. C’est si poignant et douloureux en même temps. C’est comme peint à une autre lumière»

Quelle prouesse littéraire et poétique que cette vie d’Alfred Sisley par Christophe Langlois.

Tour à tour récit ou monologue de l’auteur avec le peintre, le lecteur alterne entre biographie et méditation. Alfred Sisley n’est pas simplement narré mais suggéré, rendu présent à travers son pinceau, ses longues attentes dans la nature, son regard.

Le récit est à l’image de sa peinture : impressionniste. Le réel est rendu par touches, il fait voir ce qui ne peut être immédiatement visible, rend palpable cette longue attente de l’artiste qui cherche à relier ses émotions à sa peinture sur la toile, cette quête incessante des touches de lumière qui font qu’à leur vue, le promeneur des musées en est saisi.

Contemporain et ami de Monet, Manet, Bazille, Renoir, et tant d’autres, il fut trop souvent incompris de son vivant. Peu exposés, peu vendus, très critiqués, ses tableaux en recherche d’un art pur où le peintre s’efface totalement, ont fait dire à Van Gogh que Sisley était le plus tendre et le plus discret des impressionnistes.

L’argent manque et toute la biographie s’articule autour de ce long périple que la famille Sisley doit affronter, dans le froid, après avoir été une nouvelle fois expulsée de leur logement.

Toute la douceur du récit réside dans la dignité de cette famille où la pauvreté n’est pas misérabilisme, où la personnalité de tout un chacun rend vivante cette épopée familiale et artistique où les tableaux se dilatent à l’échelle d’une vérité immanente qui reste en suspens et s’offre aux êtres qui comprennent comment recevoir, dans leur propre solitude, la beauté d’un tel geste.

Plongé dans les tourments, les joies, les peines, les doutes, les déchirements d’Alfred Sisley, le lecteur referme ce livre avec le sentiment d’avoir côtoyé l’homme et l’artiste, aussi génial qu’humain, tel un funambule qui tente de rester sur la corde qui surplombe notre humanité, tentant de percevoir ce que Sisley mit toute une vie à coucher sur ses toiles.

2 réponses
  1. Anonyme
    Anonyme dit :

    L’humain est d’abord sensible. Il n’est pas abstraction ou recherche vaine. Il est dans le regard, celui qui voit sans dire. A chacun de se situer.
    L’artiste montre, non, il ouvre des fenêtres, souvent modestes ou discrètes pour celui qui aspire à voir.
    Laissons à chacun, suivant ses aspirations ou ses simples désirs, la joie de découvrir des oeuvres qui invitent à la … transcendance.
    DA

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