La supplication par Svetlana Alexievitch

Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse

« Tant que je restais avec lui, rien ne se passait… Mais dès que je m’absentais, on le photographiait… Il n’avait aucun vêtement. Il couchait nu, juste recouvert d’un drap léger que je changeais tous les jours. Le soir, il était tout couvert de sang. Lorsque je le soulevais, des morceaux de peau restaient collés sur mes mains. Je lui dis : « Chéri, aide-moi ! Appuie-toi sur le bras, sur le coude autant que tu peux, pour que je puisse bien lisser ton lit, qu’il n’y ait ni couture ni pli. » Car même la plus petite couture lui faisait une plaie. Je me suis coupée les ongles jusqu’au sang pour ne pas l’accrocher. Aucune des infirmières ne pouvait s’approcher de lui, le toucher. S’il leur fallait quelque chose, elles m’appelaient. Et l’on prenait des photos … Ils disaient que c’était pour la science. Mais je les aurais chassés tous ! Je les aurais frappés ! Comment pouvaient-ils ? Tout était à moi … Tout aimé de moi … »

Qui se souvient encore de Tchernobyl ? Oui, peut-être trouvera-t-on des articles sur la catastrophe écologique et ses conséquences, des articles sur les raisons scientifiques de ce drame, sur les effets radioactifs et son coefficient de contamination. D’aucuns se rappelleront la date, le 26 avril 1986, et une heure, 1h23, certains préciseront qu’il s’agissait d’une série d’explosions détruisant le réacteur et le bâtiment de la quatrième tranche de la centrale nucléaire, les plus précis sauront situer Tchernobyl en Biélorussie.

Cet accident, devenu la plus grande catastrophe technologique du XXème siècle, a frappé le monde par son horreur et ses images d’hommes en tenue blanche se relayant pour construire le sarcophage en béton devant calfeutrer le réacteur radioactif.

Mais à l’échelle de la Biélorussie de dix millions d’habitants, ce désastre a eu un impact humain considérable. Déjà lourdement victime du communisme, puis de la seconde guerre mondiale, le pays a perdu définitivement 70 villages du fait de cette catastrophe. En 1996, on pouvait lire qu’une personne sur cinq vit aujourd’hui dans une région contaminée, dont près de 700 000 enfants. Les radiations constituent la principale cause du déficit démographique et dans certaines régions la mortalité est supérieure de 20% à la natalité, et à la suite de ces radiations permanentes, même à petite dose, le nombre de personnes atteintes en Biélorussie, de cancer, d’arriération mentale, de maladies nerveuses et psychiques, ainsi que de mutations génétiques s’accroit chaque année.

De ce drame humain effroyable, Svetlana Alexievitch, nous offre à écouter et lire la voix des survivants, ceux qui ont vécu dans leur chair la perte d’un proche, d’un bébé dans le ventre, d’un enfant, d’un mari, ceux qui ont dû fuir leur maison définitivement, qui sont intervenus sur le terrain de près ou de loin, des journalistes, des médecins, des pompiers.

Celle qui reçut le prix Nobel de littérature en 2015 pour l’ensemble de son œuvre a consacré l’essentiel de ses livres à parler des conflits soviétiques et post soviétiques, en retranscrivant les témoignages intimes de ceux qui les ont traversés. Tous ces anonymes qui forment les grandes victimes de l’histoire constituent le matériau sur lequel elle écrit ses ouvrages, des livres qui oscillent entre la prose documentaire et le journalisme, concourant à former la mémoire collective.

Lire ses livres, c’est traverser le cœur de l’humanité dans sa chair et son intimité au sein du tragique de l’histoire.

1 réponse
  1. Ht
    Ht dit :

    Récit poignant d’un drame absolu…
    Heureusement le nuage radioactif s’est poliment arrêté à la frontière en Allemagne
    C’est quoi ce monde? Sérieusement

    Répondre

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