Fleur Nabert : lien visible vers l’Invisible

Ma première rencontre avec Fleur Nabert, ce fut cela : une bague appelée Divin soleil, des rayons lumineux qui partent d’un palet en nacre naturelle ressemblant à un tabernacle. Un bijou spirituel, chic, classe, représentant l’eucharistie. Quelques jours plus tard, elle arrivait sur mon doigt pour ne plus me quitter, accompagnée d’un petit mot adorable qui ne me laissait point insensible.

Bague Divin Soleil

Ma deuxième rencontre fut quand elle sortit sa collection Siècles, née de son amour pour l’art du XVIIème et du XVIIIème siècle, alliant des œuvres authentiques égarées avec de l’or, des effets de lumière, pour les mettre en valeur dans des bijoux contemporains. Chaque création est un hymne à Dieu, une continuité entre les siècles, une inspiration, un élan intérieur, que Fleur Nabert nous partage. Porter ces bijoux est une occasion d’oraison, de prière silencieuse qui se prolonge entre leur créateur et Le Créateur, et personnellement j’ai eu un énorme coup de cœur.

Le Christ Roi enfant et ailé Amoris Divini Emblemata, 1660, gravure originale d’Otto Van Veen

Alors j’ai voulu en savoir plus sur Fleur Nabert qui, en plus d’être talentueuse est par ailleurs absolument ravissante, une alchimie lumineuse qui irradie et donne envie de s’en approcher, de mieux la connaître.

Je vous partage ses paroles de feu …

Parlez-moi de vous Fleur en quelques mots …

Je viens d’avoir 40 ans. Je suis mariée à un homme que j’aime profondément et nous avons trois filles de 6 ans, 5 ans et 1 an qui ont chacune dérobé mon cœur à leur naissance. Moi je suis sculpteur. J’ai rencontré la terre à l’adolescence et nous ne nous sommes jamais quittées, elle a été rejointe sous mes mains par le bronze, le verre, la feuille d’or et toute une cohorte de matières aimées qui me servent à créer. L’amour et la beauté sont pratiquement les seules choses qui m’intéressent vraiment de la vie. Je dis cela alors qu’il fait nuit, que tout dort et que les premières notes du prélude de Rheingold de Wagner enflent de leur puissance vitale. J’aime travailler quand le monde est arrêté, la nuit ou à l’aube, je suis dans les eaux profondes, loin des tempêtes de la surface, comme dans cette extraordinaire eau musicale composée par Wagner.

Vous vous êtes fait connaître à travers votre métier de sculpteur puis vos aménagements d’espaces liturgiques (chœurs d’églises, vitraux). Tout récemment vous avez décidé de créer des bijoux

J’ai fondu mon premier bronze à 16 ans. Première exposition à 20 ans. Premier grand aménagement à 27 ans. Premier vitrail à 28 ans. Tout premier bijou à 36 ans autour de la canonisation d’Élisabeth de la Trinité. En décembre dernier, avec la naissance hivernale de ma troisième fille je me suis dit qu’il serait bon de travailler en « petit » pendant les premiers mois de sa vie et je reprends le chemin des bijoux. En mars vint le confinement. Je me suis retrouvée seule avec les 3 enfants tandis que mon mari travaillait dehors. Tous mes chantiers stoppés net. Et la litanie machines/repas/classe/courses que nous avons toutes connues, avec l’impression qu’aller au Franprix du coin de la rue est une aventure digne de Catwoman. J’ai eu l’intuition aiguë qu’il fallait que je trouve un moyen de continuer à créer à tout prix. Je me suis mise à travailler les bijoux avec une sorte de passion urgente, après le dernier allaitement de la nuit, vers 5h. Après un travail assez acharné, le 5 avril, parce que c’était le dimanche des rameaux et que peut-être, ces bijoux c’était mon rameau à moi, je décide de mettre les créations sur un site. Dix minutes après je reçois les premières commandes alors que j’avais pourtant prévenu que je ne pourrais pas les servir tout de suite car la poste était en berne. Et depuis c’est une aventure continue, en France et aux États Unis. J’y rencontre des gens tous plus délicats et profonds les uns que les autres.

Vos bijoux ont tous un sens chrétien. Dites m’en plus …

J’ai lu sur ce blog une phrase de Dom André Louf que je ne connaissais pas mais qui dit mieux que moi tout ce qui m’habite : « Une fois que la rétine de notre œil a été éblouie par la lumière de la Face de Jésus, elle reste à jamais marquée par Elle. Elle ne peut plus se régler que sur Elle. Elle la recherche partout, attentivement, amoureusement. Sa vie n’a plus d’autre sens. » Je me surprends souvent à être incapable de traiter de sujets profanes, voire prosaïques, ou purement abstraits. Tout comme je n’ai pas envie de faire des bijoux qui ne soient « que » des bijoux – et Dieu sait que j’aime cela et que j’en ai acheté partout et de toutes sortes. Mais maintenant que j’en fais moi-même, je cherche vraiment ce supplément d’âme. D’un point de vue artistique, j’ai besoin de sens, que mes créations disent quelque chose au monde et idéalement quelque chose de beau ou de bon. Et puis il y a cette lumière qui m’a éblouie. Je suis vraiment l’ouvrier de l’évangile qui a les mains sur la charrue et qui essaie de regarder en arrière, mais ma nuque reste invariablement tendue vers la lumière. Je n’ai pas de mérite, je suis comme aimantée par le sacré.

Croix Pétales de Rose

Vous avez créé une collection Siècles : parlez moi de ces merveilles

Dans ma recherche de bijoux, je me suis posée la question du « précieux ». Il y a les pierres précieuses bien sûr. Mais quel sens profond leur donner ? La richesse pour la richesse n’a pas de sens. J’avais envie d’un précieux différent. Or dans mon métier de sculpteur d’aménagements liturgiques je réfléchis souvent dans la durée longue. Un vitrail, un autel, sont posés pour plusieurs dizaines parfois centaines d’années. Le bronze qui est mon matériau premier n’a pas de corruption connue. Bref, je travaille souvent pour 300 ans facilement. Cela donne évidemment à réfléchir à deux fois à ce que l’on fait. Et cela me fait voir aussi le christianisme sous un angle séculaire et pas seulement immédiat. Cette intuition a frappé mon instinct créateur. Et soudain j’ai aussi regardé la flèche du temps dans l’autre sens, celui de l’art ancien, que j’aime par ailleurs follement. J’ai fait le pont entre le passé et l’avenir. Mon univers ce n’est pas seulement aujourd’hui, c’est la longue mélopée plasmique de la foi qui bruisse depuis 2000 ans. J’avais des gravures anciennes, des pages de psautiers monastiques, des planches. J’allais me marier avec elles et leur faire enjamber les siècles pour les mettre à nos cous et à nos mains ! Je me suis juste promis de ne jamais dépecer un livre. C’est une démarche artistique qui ne peut pas être un acte anti-culturel. Comme pour la collection contemporaine j’ai fait un grand travail de mise au point technique et maintenant je dépose ces petites merveilles, les habilles de signes contemporains, et crée des bijoux de siècles, avec une émotion chaque fois très grande.

Ange aux cheveux d’or Amoris Divini Emblemata, 1660, gravure originale d’Otto Van Veen

J’imagine votre atelier à votre image …

C’est une petite véranda sur un toit, en région parisienne, avec des arbres et des oiseaux. C’est ma bulle dans le ciel. C’est là que, quand je ne suis pas à mes occupations maternelles (qui restent assez importantes car je veux être présente chaque jour à mes enfants, les voir grandir et les accompagner dans cette vie), j’ai et réalise toutes mes idées. C’est mon laboratoire d’émerveillement. Pour les bijoux je les crée là, en résine, feuille d’or, argent, bois précieux, aquarelle. Pour les grandes œuvres, je me déplace chez mes fondeurs ou chez mon maître verrier – mais uniquement en France car je mets un point d’honneur à faire travailler les artisans de mon pays. Mais au départ, tout naît là, l’atelier c’est le cœur de mon cœur. J’aime à ce que tôt le matin il soit parfaitement rangé et harmonieux, disponible comme une page blanche, et en fin de journée c’est très souvent un champ après une joyeuse bataille !

Les sources de votre inspiration …

Je retourne toujours à la source de l’Evangile de Jean qui m’a tout donné, de manière définitive. Et puis il y a de beaux écrits mystiques où, au détour d’une phrase, les mots ont soudain la robe familière d’une vérité intérieure secrète. Il y a alors des amitiés spirituelles qui naissent. Etty Hillesum, Urs von Balthazar, le cardinal Journet, sont de ceux-là.

Pour ce qui me concerne je suis un vase. Si je suis vide, je ne verse rien. Alors je laisse le chant du monde me remplir. Je suis très contemplative, par l’esprit et par les sens. Depuis quelques temps, j’ai aussi développé une hypersensibilité physique (certainement à cause de mon atelier en verre) : je suis devenue extrêmement sensible et reconnaissante à la lumière qui sublime vraiment les jours – si tant est qu’on sache la regarder. Je peux être émerveillée par un rayon de soleil qui entre dans mon atelier et se couche sur le bois de mon bureau. Je peux vibrer en écoutant de la musique avec un transport physique très intense, don que je dois à mon père musicien. Ce matin en écoutant l’Élégie de Gabriel Fauré l’espace d’un instant, j’étais absolument toute entière dans la vibration des cordes du violoncelle et tout s’est arrêté. J’étais saisie, remplie, éperdue par cette beauté. Plus rien d’autre ne comptait. Je vois et ressens souvent l’immatériel.

Une véritable vocation qu’être artiste et témoin de la foi … 

La beauté dans le monde est pour moi le reflet de Dieu, et tout mon travail d’artiste est de la regarder pour tâcher d’en transcrire des éclats. Je dois habiter le matériel de l’immatériel. Et pour cette quête j’ai une soif inextinguible.

Copyright – Angélique Provost

Sur ces derniers mots, je referme ce billet en vous laissant méditer sur cette phrase de Dom Louf

« Mais c’est justement à ce point zéro, là où tout effort humain échoue, que la puissance de Dieu le remplace et le mène à un résultat que l’homme n’aurait jamais osé espérer atteindre de ses propres forces. »

https://fleurnabertcreations.com/

6 réponses
  1. Anonyme
    Anonyme dit :

    Fleur Nabert a aussi fait des aménagements d’église, qui sont à la fois beaux et humbles. Une artiste/artisan comme il y en a peu.

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  2. eMmA
    eMmA dit :

    Je suis véritablement subjuguée par cette artiste que j’avais découverte lors d’un entretien en duo avec mon cher Yves Duteil, au micro de Sophie Nouaille pour l’émission « En quête de sens » sur Radio Notre-Dame.
    Je relirai cette page si inspirante.
    Je vous remercie, cela fait tant de bien de savoir qu’il existe des gens d’une telle élévation spirituelle.
    Bien à vous.

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  3. Anonymous
    Anonymous dit :

    Magnifique billet, magnifiques mots de fleur nabert. On ressent ce qu’elle écrit. Très beau témoignage. Ses bijoux semblent habités.

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