Les Grandes Amitiés de Raïssa Maritain

« Dans ce livre des Aventures de la Grâce, j’ai essayé de dire ce qu’il m’a été donné de connaître de l’extraordinaire floraison spirituelle qui a précédé et suivi en France la première guerre mondiale. Rien n’est plus riche d’humanité et ne révèle mieux les trésors cachés de notre pays, que ces aventures, intemporelles et temporelles à la fois, dans lesquelles tant de personnalités puissantes ont été alors engagées. »

Entre 1905 et 1914, pendant que la France, à la veille de la 1ère guerre mondiale était en proie à des déchirements internes puissants teintés de forts anticléricalismes, une jeunesse intellectuelle est née qui a marqué durablement son époque et les générations suivantes.

C’est cette époque que Raïssa décrit dans les Grandes amitiés, puis celle qui précéda la seconde guerre, et à travers ces amitiés puissantes qui sont autant d’itinéraires spirituels, ce fut également le sien, et celui de son époux Jacques que nous parcourons.

Le couple Maritain a eu ceci d’extraordinaire d’être resté fidèle à la force qui les habitait, où le désir de connaissance a rejoint celui de l’amour, où le besoin de viscéral d’un ordre de l’esprit s’est épanoui dans celui de la charité.

Raïssa porte en elle et décrit si bien cette soif d’illumination de l’intelligence par la transcendance, ce besoin de cohérence et de recherche de vérité comme nécessité vitale, qu’immergée au sein de grands intellectuels, artistes, peintres, poètes, écrivains, elle est un guide et un témoin incroyable du destin singulier des âmes qui cherchent la Vérité et tentent de s’y conformer en pensée et en actes.

Raïssa, c’est une âme éprise de Dieu, et cependant présente à la vie du monde, tout particulièrement aux mouvements de pensée et à la recherche artistique qui caractérisent son époque.

Raïssa est née en Russie en 1883, dans une famille juive pieuse et pratiquante et a grandi à Marioupol avec sa sœur Véra, sa cadette de 2 ans. Elle raconte une enfance heureuse, aimante, douée pour les études.

Lorsqu’elle eut 10 ans, ses parents décident de quitter la Russie pour la France, pour fuir l’antisémitisme et le sort précaire réservé aux Juifs.

Raïssa décrit avec des mots simples son arrivée en France, son intégration ainsi que celle de ses parents. Ils vivaient pauvrement mais heureux. Toutefois, elle révèle sentir un vide dans son cœur que rien ne pouvait combler, une attente profonde que les années d’études, les premières rencontres avec la philosophie et ses débuts d’études scientifiques à la Sorbonne n’ont fait qu’accroitre au point même de ressentir une profonde désespérance.

Comme elle l’écrit « j’ai besoin de la joie de l’intelligence, de la lumière de la certitude, d’une règle de vie établie dans une vérité sans défaut ». Elle s’inscrit en faculté de sciences en espérant qu’elles sont la clé unique de toute connaissance. Elle y rencontre là Jacques, celui qu’elle ne devait plus quitter et qu’elle épousera en 1904.

Tous deux sont taraudés par les mêmes questions essentielles, d’autant que le scientisme, comme le nommera et dénoncera Jacques, qui sévit bien souvent dans l’enseignement des sciences, tend vers un matérialisme et un athéisme qui écartent l’intelligence mise au profit de la métaphysique, conduisant à un vide de l’âme absurde et désespérant.

D’instinct, Raïssa et Jacques refusent le relativisme conduisant au néant, cette absence de recherche de Vérité qui s’efface au profit du visible et du mesurable.

Raïssa a eu ses premières illuminations sur la notion même de Mystère à travers certaines lectures comme Plotin, Victor Hugo, Pascal, puis à travers la philosophie de Bergson qui enseignait alors au Collège de France et leur ouvrit un tout nouvel horizon sur la notion même de liberté et la possibilité d’user de la métaphysique.

Mais le basculement provint de la lecture de La Femme Pauvre et de la rencontre avec son auteur : Léon Bloy. Lisant ce livre, ils traversèrent la forme littéraire pour aller directement non pas à l’auteur, mais à l’homme de foi, illuminé par ce qu’ils ne connaissaient pas encore : le catholicisme.

Léon Bloy dont Barbey d’Aurevilly disait qu’il était une gargouille de cathédrale qui verse les eaux du ciel sur les bons et les méchants.

Léon Bloy leur fit découvrir la foi par les saints : Sainte Angèle de Foligny, sainte Thérèse d’Avilla, les visions de Catherine Emmerich, les apparitions de la Salette, le catéchisme spirituel du Père Surin.

Peu à peu, ils découvrent la hiérarchie des valeurs spirituelles, intellectuelles et scientifiques et prennent conscience que toutes à des degrés divers participent au mystère, toutes participent de la lumière d’où descend toute connaissance.

La difficulté était alors d’entrer dans le mystère propre de la doctrine catholique : à savoir la foi.

Cette rencontre décisive et leur lecture leur permirent de franchirent le pas : ils se font baptiser en 1906, avec Véra, la soeur de Raïssa qui vivra à leur côté. Leur conversion ne fut pas toujours comprise y compris de leur famille, et elle mit du temps à trouver sa voie et sa fécondité propre.

Puis leur formation intellectuelle trouva son apogée avec la découverte de la philosophie de Saint Thomas d’Aquin. Jacques publia de son côté de nombreux ouvrages de philosophie et d’essais que l’on peut aisément trouver en librairie. Raïssa publia peu mais l’on sent dans ses journaux et souvenirs toute l’influence et l’union d’âmes et d’esprit qu’elle avait avec son époux.

Très tôt, Raïssa et Jacques se lièrent d’amitié avec des êtres qui marquèrent à leur façon leur époque et les générations qui suivirent.

On a cité Léon Bloy qui fut la plus marquante dans leur chemin de foi, mais on peut citer Charles Peguy, Ernest Psichari, Georges Rouault, les VanDer Meerch parmi ceux à qui Raïssa consacra de nombreuses lignes dans ses mémoires.

Leur foyer de Meudon devint un centre spirituel exceptionnel qui vit défiler nombre d’artistes et d’écrivains croyants ou en voie de la devenir, ou incroyants : Julien Green, Cocteau, Mauriac et bien d’autres.

Raïssa nous laisse un testament spirituel d’une très grande richesse :

  • Le sens de l’amitié :  des êtres qui ont leur âme et leur esprit tournés dans la même direction sont l’occasion d’amitiés très fortes et puissantes et les blessures inexorables qui peuvent en naître en sont d’autant plus profondes qu’elles manifestent le désaccord inévitable entre la foi et nos actes voire nos pensées.
  • Tous deux furent de grands intellectuels mais de profonds mystiques : l’esprit élevé à une haute notion de la vérité en revient avec une éminente sagesse et un discernement qui se connaissent et se reconnaissent, non pas tant sur le fond que dans leurs effets. La raison permet de comprendre la foi mais la foi permet de la vivre. En ce sens, Raïssa a su transmettre ce goût de la perfection qui n’est au fond qu’union totale à Dieu. Vérité, amour, liberté : ce sont elles qui donnent la saveur et le sens de nos vies temporelles
  • Sa vocation à la contemplation en plein monde : profond besoin de solitude avec Dieu mais son commerce intime avec Dieu lui apprendra d’une part à utiliser toute chose comme autant d’occasions d’alimenter son amour pour Dieu et d’autre part à jeter sur les hommes et la civilisation de son temps un regard empreint d’une compréhension, d’une sympathie et d’une lucidité rares.

Raïssa est dotée de cette nature d’âme qui bien que peu nombreuse dans le monde a une nature irremplaçable. Elle décède en 1960. Son mari en 1973.

1 réponse
  1. ht
    ht dit :

    Quel magnifique témoignage, quel bonheur de voir ce blog renaître après une pause. .
    Les grandes amitiés… un titre évocateur.

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