Dans les yeux de son père

Il m’est apparu pendant longtemps que je ne serais jamais à la hauteur des attentes intellectuelles de mon père quand pendant des années il m’a semblé entendre dans nos échanges « ma fillote, ce que tu dis n’est pas dénué d’intérêt mais la question est mal posée » ou « ma fillote ce que tu dis est intéressant si ce n’est que le postulat de base est erroné ».

Je m’en suis posée des questions et cherché des postulats de base qui donneraient du fondement à mes propos. Je m’en suis farcie des bouquins qui me permettraient de comprendre la quintessence du raisonnement thomiste, le génie d’un Thibon, la beauté de la langue latine, la « vraie » vie de Louis XVI… j’avoue que par découragement j’ai lâché prise sur l’importance de la symbolique, les encycliques et que sais-je encore, tout autre sujet dont je ne nie pas ni l’attrait ni l’intérêt mais ne deviennent passionnants que lorsqu’ils sont accessibles ou partagés.

Bref j’adore mon papa, mais autant dire que lorsqu’on oscille dans ses baskets ou que l’on se pointe dans sa « bibliothèque » la fleur au fusil, il y a toutes les chances de repartir pieds nus, quatre livres sous le bras, la mine déconfite, en se disant fi diantre j’ai encore mal défini mon sujet et mes arguments sont tronqués.

Et puis il arrive un jour où on devient adulte et là c’est magique. Non pas que le « ma fillote ce que tu dis est intéressant si ce n’est que le postulat de base est erroné » n’existe plus, non pas que nous soyons désormais extrêmement savants, non pas que nous ayons acquis un goût très sûr en toute chose, non pas que nous partagions les mêmes passions mais, et ce mais là est essentiel, on s’en moque. On s’en moque, enfin c’est un bien grand mot, car on ne se moque pas de notre saint père, au mieux on le taquine, mais mais mais mais mais, on réalise que l’on peut être différent sans que le monde s’effondre, et qu’en plus on peut follement s’aimer.

On peut lui dire qu’on aime les romans et qu’on y trouve beaucoup d’attraits, que la vie intellectuelle c’est génial mais que le vivre dans ses tripes c’est aussi pas mal, qu’on peut écrire avec de l’émotion et faire passer de beaux messages, qu’on peut aimer à la folie de la musique « américaine » (cette notion regroupe tout ce qui n’est pas de la musique classique) et apprécier la musique sacrée.

Au fond, réaliser que nous sommes devenus adultes, c’est se voir différents de ses parents et arriver à se dire que nous sommes tout de même quelqu’un de bien, et qu’on peut s’aimer même dans ces différences, qui finalement n’en sont pas quand on ne situe pas l’essentiel dans ses idées mais dans les actes d’amour concrets qui nous relient.

 

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