Le pari chrétien de François Huguenin

« L’Évangile est bien de nature à modifier le comportement politique et social des chrétiens. (…) La question sociale n’est pas exclusivement de l’ordre de la charité privée. Elle relève bien du politique, même si elle n’est pas l’apanage de l’Etat ! (…) La doctrine sociale de l’Eglise, trop souvent ignorée, y trouve son fondement. (…) Les tentatives de partis chrétiens, si louables soient-elles, butent sur une redoutable aporie ; il est assez illusoire de croire que tous les chrétiens, ou même une majorité, pourront se regrouper autour d’un seul parti. (…) Le chrétien doit donc tenir une ligne de crête en évitant de basculer vers deux écueils (…) : l’abandon de vérité ou le refus de la miséricorde. A chacun de trouver la manière pour accueillir le monde où il est inscrit, son existence, sans prêter allégeance à ses dogmes et ses rites. »

Chers amis,

Le terme « d’amis » peut vous sembler excessif et pourtant, en me lisant régulièrement, vous contribuez à donner sens et corps à ce blog, et plus les lecteurs sont nombreux et inconnus, plus je me sens un devoir d’exigence et de qualité quant au contenu. S’il y a une chose en effet à laquelle je tiens par-dessus tout, c’est la cohérence : la cohérence des actes et des pensées, la cohérence de nos paroles avec la façon dont nous les vivons au quotidien, une unicité de l’être en somme en dépit de nos failles et de nos faiblesses. Un cheminement personnel peut aboutir à des voies variées, des égarements voire des impasses, nous pouvons aspirer à de belles choses et avoir du mal à les vivre, mais dans un souci sincère de rester en chemin, il m’apparait essentiel de rester authentiques et de garder en mémoire que nous ne pouvons nous hisser tout seuls à la force de nos poignets.

Les livres qui fournissent le socle de mes billets ne sont jamais choisis par hasard. Il y aura toujours des ouvrages plus aboutis, plus construits, mieux rédigés, plus essentiels, et j’espère avoir encore quelques belles années devant moi pour les lire et en parler mais ils portent tous en eux quelque chose qui touche à l’intime, au ressort intérieur de nos actions, et vous en parler, non comme un critique littéraire mais bien en raison de ce qu’ils peuvent contribuer à nous construire et faire réfléchir, m’a personnellement conduit à bouger mes propres lignes et devoir consolider ce que je croyais acquis. En cela, ce blog participe de ma propre méditation, et j’oserais même le mot, ma propre rédemption. Il me faut reconnaître que je n’ai jamais lu autant de livres chrétiens ou d’essais dans un laps de temps aussi court, que j’ai déniché des auteurs qui m’étaient parfois de parfaits inconnus ou m’attiraient peu à tort, et ces découvertes, essentiellement littéraires que je dois à certains d’entre vous, associées à un réel plaisir de vous en parler avec mes tripes et un peu de mon cerveau, créent chez moi une merveilleuse alchimie. Le terme d’amis ne me semble donc pas galvaudé, étant donné qu’indirectement vous me faites ainsi grandir et je vous en remercie infiniment et personnellement.

A relire les deux paragraphes précédents, heureusement que je ne chronique pas dans Elle ou Télérama, je devrais les retirer … je reviens donc à l’objet de ce billet qui sera d’ailleurs plus long que d’habitude, j’espère ne pas en perdre en chemin.

J’avais débuté l’année 2017 avec un livre de Jacques Lusseyran  «Et la lumière fut », véritable hymne à la joie en dépit des difficultés et des épreuves, et bien que ce soit en lui-même un programme de vie, il peut être envisagé de façon raisonnable que ce fut ma résolution de l’année écoulée et que je m’y suis cahin-caha plutôt bien tenue.

Nous commencerons l’année 2018 sur une nouvelle résolution avec un essai sur la nature et le sens de l’engagement chrétien, au sein du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Un thème qui m’est aussi particulièrement cher, que j’ai déjà eu l’occasion d’aborder, tout étant lié comme dirait le pape. La dilatation des âmes et des esprits va de pair avec une saine et juste action chrétienne, et tel est l’objet du Pari chrétien de François Huguenin.

La question centrale qui se pose est celle-ci : où peut-on trouver le fondement éthique des choix politiques ? la tradition catholique soutient que les normes objectives qui dirigent une action droite sont accessibles à la raison, même sans le contenu de la Révélation. Selon cette approche, le rôle de la religion dans le débat politique n’est pas tant celui de fournir ses normes, (…) encore moins de proposer des solutions politiques concrètes, ce qui de toute façon serait hors de compétence de la religion, mais plutôt d’aider à purifier la raison et à donner un éclairage pour la mise en œuvre de celle-ci, dans la découverte de principes moraux objectifs. (…) Nous devons réapprendre ce que les premiers chrétiens ont vécu (…) Vous devez être capables, prêts à rendre compte de l’espérance qui est en vous. Benoit XVI

 S’interrogeant sur ce qui peut conduire de nombreux chrétiens à débattre entre eux de façon souvent très virulente sur la chose politique, et tout récemment lors des dernières élections présidentielles ou lorsque le Pape prend la parole à propos des migrants, François Huguenin, dans un essai énergique et engagé, nous met face à l’un des plus grands défis de notre temps : vivre en chrétien dans un monde qui ne l’est plus.

S’appuyant sur des sources abondantes, et en particulier des textes de Benoit XVI dont le génie intellectuel et spirituel reste pour ma part une source d’émerveillement, ce livre balaie l’ensemble des grandes questions généralement soulevées par les chrétiens ou auxquelles ils sont confrontés, tout en laissant chacun libre de son propre cheminement spirituel et de ses engagements sociaux et politiques.

A une époque où la laïcité, prise dans son acception la plus extrême, fait office de religion d’Etat, l’intervention des chrétiens dans la sphère publique, pour ne parler que d’eux puisque c’est l’objet de cet essai, est souvent mal comprise ou peu admise. Un tel constat peut conduire les chrétiens à deux écueils majeurs que nous constatons d’ailleurs bien souvent : la dilution au risque d’être totalement inexistant ou le repli sur soi avec le risque de vivre sa religion comme une identité qui nous situerait à part, nous plaçant comme des spectateurs impuissants d’un monde que nous ne pouvons que déplorer ou décrier, et donnant à juste titre le bâton pour se faire battre devant nos absences de miséricordes intempestives et nos divisions internes. (cf à ce sujet l’excellent ouvrage du Père Grosjean dont j’avais parlé ici).

En agissant ainsi, c’est oublier que l’homme est à la fois un animal spirituel et un animal politique, deux entités certes distinctes mais qui ne sont pourtant pas étanches et communiquent entre elles. Amputer l’une au profit de l’autre selon les situations dans lesquelles nous nous trouvons, ne peut participer d’une vie chrétienne et d’une réflexion juste et droite. Benoit XVI ne cessera pas de le dire et de l’écrire d’ailleurs, foi et raison viennent se corriger mutuellement, pour éviter les formes déviantes de l’une et l’autre, et il ne faut pas craindre une vraie collaboration entre la politique et la foi.

Le royaume de Dieu n’est pas une norme « politique » de l’action politique, mais une règle « morale » de cette action. (…) Autrement dit, le message du royaume de Dieu a une signification pour le politique, non sur le plan de l’eschatologie, mais sur le plan de l’éthique politique. Benoit XVI

Tout ceci est bien beau me direz-vous mais concrètement qu’en est-il ?

Tout ceci signifie, et cet essai de François Huguenin est de ce point de vue tout à fait remarquable, que même si spirituel et temporel flirtent ensemble, s’inspirent l’un l’autre, se corrigent éventuellement, s’attirent ou se repoussent, ils restent malgré tout distincts et que les confondre c’est se heurter à une véritable aporie. Nous sommes, et j’ajoute là ma touche personnelle car le livre de François Huguenin ne le dit pas exactement dans ces termes, spirituellement des chrétiens et politiquement des citoyens, dont la pensée est certes irradiée par la foi mais dont la mise en œuvre concrète peut supposer des possibles multiples.

En tant que chrétiens, nous savons que le Salut est déjà venu, que le Royaume de Dieu est là-haut, et qu’il est vain, sur le plan temporel, d’attendre que le monde soit rallié au christianisme et en adopte les règles et les préceptes ou d’espérer un homme d’état providentiel qui soit en tout point conforme à l’esprit évangélique pour être sauvés. En tant que chrétiens, nous devons vivre et agir conformément à l’Evangile, aspirer à l’unité de l’Eglise et témoigner de sa foi, non dans un esprit conquérant, mais au service du monde dans lequel nous vivons.

En tant que citoyens, nous avons un rôle à jouer et nous ne saurons être audibles dans la sphère publique qu’en cette qualité. Il ne s’agit pas de renier sa foi, mais d’accepter le postulat que sur le plan des idées, dans la recherche d’un socle commun à tous, dans la mise en œuvre d’une vision politique, sur des réformes économiques ou sociales à envisager, les avis soient divergents et que les chrétiens, sur ce plan, puissent avoir des affinités politiques qui ne soient pas identiques. Au sein d’une nation, cadre commun au sein duquel les hommes sont appelés à penser et agir ensemble, nous disposons d’une grande marge de liberté qui ne doit pas tout attendre de l’État.

Beaucoup de sujets éthiques et sociétaux en outre pourraient valablement être débattus en qualité de citoyen et, à titre personnel, il me semble que nous aurions tout à gagner à ne pas les enfermer sous un angle uniquement spirituel. Je pense en particulier au mariage, qui est le point sur lequel je diffère (légèrement) de François Huguenin, mais j’aurais l’occasion d’en reparler ultérieurement.

D’où la nécessité de se former intellectuellement, de puiser dans les racines de notre Histoire, afin de ne pas être constamment ballotés par l’air du temps et oublier notre héritage culturel.

Chaque page du livre pourrait donner lieu à des heures de discussions tant les sujets sont passionnants et abordés de façon limpide. Dire que je partage cet état d’esprit et ce rapport au monde serait un doux euphémisme, et j’en suis d’autant plus heureuse que je tenais à ce que ce livre soit le premier de cette année.

Je ne peux donc qu’en recommander vivement la lecture, ce brillant essai offrant un socle indispensable pour vivre dans le monde sans désespérer, ouvrir des débats plus apaisés et fournir des outils pour retrouver les sources de notre engagement chrétien.

Je vous souhaite à tous une belle année 2018 sous le signe de la joie, en formant ensemble ce pari qui est toujours gagnant : oser être chrétiens et pleinement chrétiens, tout en restant acteurs dans ce monde où ne vivons pas par hasard.

François Huguenin a publié une série d’essais qui font référence sur l’histoire des idées et du christianisme, notamment Histoire intellectuelle des droites (2012) et les Grandes Figures catholiques de la France (2016).

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1 réponse
  1. Domdom
    Domdom dit :

    Un bien beau billet en ce début d’année. Je n’ai pas lu ce livre et tu m’engages à le faire, car la ou les questions soulevées sont de première importance. En effet quelle place le chrétien peut-il occuper dans la cité? Où se situe-t-il? Oui bien des discussions passionnées et passionnantes peuvent fleurir.
    Un livre à lire donc.

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