Cora dans la spirale de Vincent Message

 « Dans mon entourage, parmi mes amis, ou au journal, les rares auxquels j’ai parlé du projet ont affiché des airs perplexes. (…) C’est vrai que c’est une toute petite histoire parmi toutes les histoires du monde. Mais seulement jusqu’à temps qu’on se dise qu’il n’y a pas de petite histoire. Car aux changements de noms près, c’est de nous qu’il s’agit. Le combat qui a cessé quelque part reprend ailleurs, et c’est le même combat. (…) Cela commence sans nous, toujours, la vie des gens comme celles des choses. Un jour nous arrivons : enfants dans une famille, adultes dans un nouveau pays ou un nouveau travail. Nous mettons souvent beaucoup de temps à comprendre ce qui s’est passé avant, pourquoi ceux qui nous entourent réagissent comme cela, quels conflits ou quels drames ont fait s’ouvrir les failles qu’on entrevoit en eux. C’est la masse du passé qui a décidé du présent. (…) Il existe un tas de gens que ça n’intéresse pas de sonder ces profondeurs d’histoire, et qui ne veulent en savoir que ce qui est nécessaire pour mener leur vie à eux. Il y en a d’autres que cela fascine. »

L’injonction au bien-être dans notre société tout en coupant à la racine ce qui peut procurer un bonheur profond et durable est l’un des plus grands paradoxes de notre société où tous les voyants sont au rouge pour qui prend le temps de regarder et d’analyser, mais sont vus verts et luminescents pour qui veut se convaincre que c’est comme ça qu’il faut faire au risque de tordre ou nier la réalité.

Ne pas l’accepter, c’est passer pour rétrograde, refuser le progrès, la marche inéluctable de la modernisation et il en faut peu pour qu’une bonhomie naturelle proche d’une naïveté joyeuse se prenne rapidement dans les dents le toboggan de la dégringolade qui vous place rapidement hors du système.

Un des domaines où ce constat est probablement le plus frappant est celui du monde du travail. Sur un plan strictement matériel, il est bien évident que nous n’avons rien à envier aux conditions de travail de nos ancêtres qui pouvaient se retrouver dans les mines ou dans des usines de l’époque du fordisme. Mais la justice sociale en termes de conditions de travail ou de rémunérations salariales dignes s’est muée en deux mots qui effleurent toutes les lèvres de nos dirigeants : le bien-être au travail et la qualité de vie au travail. Ces deux expressions sont absolument magiques car elles sont le paravent derrière lequel il est aisé de cacher ce que sont les maux de la plupart des salariés en entreprise : le mal-être, le stress, le sentiment d’inutilité, et plus globalement cette image du petit hamster dans sa cage qui tourne sur sa roue sans savoir pourquoi, mais qui sait que s’il ne le fait pas, il risque de ne pas rester longtemps dans cette cage prétendument dorée. De ma propre expérience en entreprise, il est aisé de constater ô combien les rouages de cette pensée viciée sont destructeurs tant elle fait fi d’une vision globale de l’homme où son épanouissement passe par des facteurs qui vont bien au-delà de l’installation d’un baby-foot, d’une salle de détente ou de la mise à disposition d’un paniers de fruits bio, même s’il faut malheureusement constater que plus le salarié va mal, plus le bureau en premier jour ou la chaise ergonomique deviennent un enjeu vital.

En disant cela, je ne voudrais pas faire croire que je serais supérieure en arrivant à vivre en dehors du système. Je suis dans le système et par bien des aspects j’y contribue aussi puisque j’y travaille. Tout en le subissant également puisque je dois en respecter les règles du jeu pour pouvoir y rester, tout en n’osant pas en sortir pour toutes les raisons rationnelles et objectives qui vous font craindre de devoir finir dans une roulotte en lieu et place de son pavillon acquis sur 25 ans ou de son appartement avec moulures au plafond qui vous arrache un bras. En moins de deux ans, j’ai vécu le déménagement de mon siège et une restructuration sociale, ainsi que connu quatre responsables hiérarchiques différents. Ce sont donc des sujets que je connais suffisamment pour avoir été prise en sandwich entre ceux qui sont en haut de la pyramide, ceux qui forment les échelons intermédiaires et ceux qui sont censés les défendre, à savoir les fameux syndicats, et avoir dû mettre en œuvre certaines de ces décisions même si c’était plus sur un plan immobilier que sur un plan social.

La plupart des grandes entreprises accentuent de façon systémique ce paradoxe absurde qui est à la fois d’offrir à ses salariés des privilèges bien souvent hors du commun (congés, RTT, droit à déconnexion, plan d’épargne, télétravail, etc …) en étant officiellement très soucieuses des éventuels risques psycho sociaux que leur stratégie pourrait entraîner, mais où le facteur humain est quoi qu’on en dise un simple matricule dans des organigrammes mouvants. En quelques semaines, quelques mois, votre environnement de travail, au motif de l’agilité ou de l’adaptabilité, peut changer prodigieusement sans que ne soit évoquée ni même abordée l’éventualité que ces modifications structurelles peuvent totalement chambouler votre vie privée ou votre équilibre intérieur, et par voie de ricochet votre fameux bien-être. Une poire bio ne compensera jamais 1h30 de trajet alors qu’il ne fallait que 30 min, ni même la mise à disposition de trottinettes électriques quand vous avez des mouflets à récupérer auprès de la nounou à une heure fixe et que les réunions s’éternisent. Le café gratuit, c’est formidable mais le salarié totalement déboussolé de travailler en open-space ne trouvera pas au fond du gobelet cartonné la potion magique qui le rendra plus serein. Le salarié aigri devient moins productif, les privilèges deviennent des droits à acquérir sans cesse, et pour l’entreprise la direction « sortie » est fortement encouragée.

 Le jour où nos « managers » comprendront que la qualité de vie au travail tient essentiellement et avant tout à la prise en compte des personnalités et des talents et à la capacité à les faire vivre ensemble pour en faire émerger le meilleur, au respect des équilibres familiaux et à donner sens au rôle et fonction de chacun dans une vision commune et partagée, je pense très sincèrement que le bonheur illusoire, mais présenté comme une vérité, de trouver une esthéticienne à cinq minutes de son travail  disponible entre midi et deux grâce à une super application proposée par sa boîte ou le cadeau de bienvenue d’une gourde bio et équitable pour s’abreuver à toute heure en mode détox tout en respectant la planète, deviendrait un tantinet un objet de rigolade. Autrement dit, il est toujours curieux et étonnant de créer les conditions d’un profond mal-être au travail tout en chercher à le soigner par des sparadraps.  Un collègue m’a dit l’autre jour qu’il trouvait saugrenu de rire au travail. Ce que je trouve saugrenu moi, c’est de ne pas oser rire au travail, ou plus exactement de ne plus oser rire au travail.

Ce constat est le thème de ce roman que je n’aurais pas spécialement relevé si d’une part il ne m’avait pas été recommandé par ma libraire, et si d’autre part je ne m’y étais pas à ce point sentie en parfaite consonance.  Cora, ce n’est pas moi évidemment en tout point, mais ce qu’elle vit et ressent dans son milieu professionnel, celui des assurances en l’occurrence, à son retour de congé maternité et les impacts sur sa vie privée, est criant de vérité, non pas seulement en tant que femme, mais en tant qu’être humain qui jongle avec différentes casquettes pas toujours conciliables.

Les responsabilités de cet univers, qui peut conduire jusqu’au drame, sont si enchevêtrées et demandent parfois de remonter si loin ou de façon très affinée dans l’analyse des causes et de ses effets, que je ne peux que souligner le travail remarquable de Vincent Message quant au traitement de ce sujet, sans entrer dans la facilité. La forme romanesque évite l’étude sociologique en incarnant de vrais parcours de vie, bien que fictifs, dans une structure identifiée qui de familiale est devenue compétitive. Quand le monde s’accélère et que l’on pédale à côté avec la sensation de reculer ou de léviter sur une corde raide, la question de savoir ce que l’on est prêt à sacrifier pour rester dans le train et s’y accrocher coûte que coûte ou si nous avons le ressort intérieur pour s’y mouvoir sans y laisser trop de plumes et trouver les angles pour malgré tout s’y épanouir, nous taraude furieusement.

Car la vie c’est un choix, et même en entreprise : le choix de l’éthique, le choix de la place laissée à l’autre, le choix de laisser vivre sa liberté intérieure, le choix du respect, le choix de se sentir responsable de ses actions. Si nous sommes là, ici et maintenant, c’est qu’il faut croire que ce n’est pas pour rien et que nous pouvons y laisser une trace, même invisible au monde, dans les rapports humains. Espérer tout changer est illusoire, mais se changer soi et savoir se protéger, rester vigilants, être la goutte qui peut modifier la saveur du verre d’eau qui se remplit trop vite, tenter de porter un autre message, un autre regard, sont indispensables si du mot survie on souhaite ne laisser que la syllabe vie.

« La vie peut être douce, et en tout lieu, à des moments inattendus, il existe cette chose que même sans croire à aucun dieu, on peut appeler la grâce. »

Né en 1983, Vincent Message enseigne la littérature à l’université Paris 8 Saint-Denis. Paru au Seuil en 2009, son premier roman Les Veilleurs a été récompensé par le prix Laurent Bonelli Virgin-Lire et le prix de la Vocation, et son second Défaite des maîtres et possesseurs, paru au Seuil en 2016, le prix Orange du Livre.

6 réponses
  1. Anonymous
    Anonymous dit :

    Toujours ce sens aiguisé de l’observation et cette capacité si rare à tirer la quintessence de tout, avec une écriture élégante et fluide. Elvire for ever

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