Liberté d’inexpression d’Anne-Sophie Chazaud

Nouvelles formes de la censure contemporaine

« De la tuerie sanglante d’une rédaction de presse satirique à de multiples conférences universitaires supprimées, d’expositions censurées en œuvres expurgées ou modifiées, de procès en lynchages, de lois liberticides en chasse aux phobes de tout poil, c’est toute la sphère possible des modes d’expression les plus variés qui s’est trouvée frappée d’interdits, de pressions et d’inquisitions aussi loufoques que tragiques dans un vaste mouvement de censure polymorphe qui s’est précipité et aggloméré en quelques années.

Entre les injonctions morales du politiquement correct, les revendications atomisées d’individus agitant infantilement leur toute-puissance, la tyrannie inquisitoriale de minorités militantes, le retour d’un obscurantisme religieux violemment intolérant, une accumulation de lois toujours plus liberticides émanant d’un pouvoir politique transformé en chasseur de phobies comme d’autres épinglent les papillons, toute la question qui se pose à nous, est de comprendre comment ces différentes formes de censure s’organisent les unes par rapport aux autres, se complètent, s’articulent et forment un système dont nous tentons ici de mettre en évidence la structure. »

Si un livre est particulièrement criant de vérité en cette période et doit être lu, relu et offert, c’est bien le livre d’Anne-Sophie Chazaud publié en septembre dernier.

« Liberté d’inexpression » quand tu nous tiens, tu es tenace et il faut des actes  d’une atrocité innommable, réitérés sur notre territoire, pour que peut-être les yeux se dessillent enfin et les oreilles se débouchent.

Le « on ne peut plus rien dire », dont j’ai maintes fois usé moi-même en me faisant souvent décrier, devient enfin audible, si ce n’est qu’à bien y réfléchir le verbe « pouvoir » est mal ajusté et doit laisser la place à celui  « d’oser ».

Car la réalité est bien celle-ci : nous n’osons plus rien dire. Rien de ce qui a priori est susceptible de rentrer dans toutes les boîtes bien alignées et rangées portant de jolies étiquettes intitulées : racisme, extrémisme, islamophobie, réac, xénophobie, homophobie, sectarisme, incitation à la haine, heures les plus sombres de l’histoire, mâle blanc, colonialisme, complotisme, patriarcat, amalgame, antiféminisme, et j’en passe sous peine de limiter ce billet à un inventaire pénible.

Dans un pays tel que la France duquel sont nés des penseurs, des artistes, des écrivains, des philosophes au génie exceptionnel, qui ont contribué au rayonnement de la France, qui en ont fait sa grandeur et sa fierté, comment a-t-on pu en arriver là ? comment l’art de penser, de se penser, la disputatio, ont-ils pu à ce point laisser le pas à une sorte de politiquement correct de la réflexion où les idées mêmes qui y sont défendues sont tellement privées de leur substantifique moelle qu’elles en deviennent insupportables et mortifères ? comment concevoir qu’un concept, aussi noble soit-il dans son acception,  devienne une arme de destruction dans toute prise de parole dès lors qu’il est considéré comme ne pouvant souffrir aucune discussion, telle une donnée établie à laquelle on devrait adhérer sans pouvoir en définir les contours et qui prendrait le pas sur toute autre forme de structuration de la pensée ?

Sur le thème de la liberté d’expression, qui est en fait plus profondément celui du droit de chaque être humain à pouvoir user de sa raison, de sa créativité, et à en faire part hors de sa sphère privée, Anne-Sophie Chazaud répond de façon imparable dans un essai brillant auquel j’adhère totalement. D’autant plus totalement que même si je ne découvre rien en tant que tel sur le fond, je loue vivement le travail d’ordonnancement et de réflexion qui entoure son constat et permet de lier les éléments les uns aux autres pour démontrer sans ambiguïté les mécanismes de censure contemporaine et d’autocensure formant aujourd’hui un véritable système bien huilé qui conduit à cette impasse que certains semblent découvrir aujourd’hui avec effroi.

En France, en particulier, nous subissons ainsi la triple peine en ce domaine : un Etat qui de plus en plus vote un nombre incalculable de lois liberticides (les lois mémorielles, la loi Pleven, la loi Avia….) nourrissant ainsi la matrice d’une société qui tourne en boucle sur la logique victimaire s’imposant désormais comme le logiciel de toute forme de réflexion, le tout aboutissant sur le plan judiciaire à ce que certains appellent un véritable djihad des tribunaux.

La première des conséquence de ce mécanisme implacable est d’aboutir à une expression muselée, cette autocensure qui n’est rien d’autre qu’une forme de protection contre le lessivage idéologique qui doit rendre la pensée conforme à la doxa dominante, conduisant ainsi à ce paradoxe : nous pouvons en effet tout dire en apparence, à condition d’être le plus inexpressif possible. Et plus la censure est violente, d’où qu’elle vienne d’ailleurs (médias, minorités actives, islamisme, tribunaux, etc …), plus nous rentrons dans les jolies petites boîtes alignées en se frappant la coulpe.

Il y a de quoi être en colère, oui. Et ni les bougies, ni la Tour Eiffel qui s’éteint pour manifester sa solidarité aux victimes, ni les tweets faciles, ne permettront de lutter contre cette hydre épouvantable qui nous pollue de l’intérieur et à qui nous avons laissé tellement de terrain par peur de dire, par peur de nommer, par peur de stigmatiser, par culpabilité déplacée, qu’elle conduit dans sa pire des formes à ces actes ignobles de barbarie dont Samuel Paty vient d’être victime, non pas de son héroïsme comment cela été écrit pour Arnaud Beltrame sur sa plaque commémorative, mais bien de l’islamisme.

Il est à constater au final que nous ne savons plus faire aimer notre pays, et j’ai bien peur que si la France se résume «  à ses valeurs républicaines » ou à sa « laïcité », comme je l’entends souvent, ce ne soit pas suffisant pour nous réveiller le matin au même diapason et dans un même élan et que nous continuions à subir ce qui endeuille et terrorise la France.

Il manque à mes yeux un mot essentiel dans la plupart de ces piètres discours politiques ou journalistiques que nous entendons ou lisons régulièrement : aimer ! aimer la France ! Aimer son pays, sa patrie ! Comment faire aimer un pays pour lequel on a perdu la capacité à transmettre son Histoire, ses symboles, sa culture, ses monuments, ses grandes figures, sa langue et à en être fier. Comment faire sentir dans ses tripes, au-delà de nos différences inévitables voire nécessaires,  que nous avons un destin, une histoire, une culture, une façon de vivre que nous avons envie de conserver, de partager et de défendre au sein d’un même pays.

Il y a bien des choses à changer, modifier, critiquer dans notre pays mais s’il y a bien un postulat sur lequel nous devrions nous retrouver c’est l’amour de la France. Si nous la vidons de sa substance, de son essence, nous serons (sommes) bien mal armés pour face à un choc de civilisation, faute de pouvoir proposer à une jeunesse qui a légitiment soif d’idéal autre chose que quelques valeurs creuses qui ne convainquent que ceux qui les professent.

C’est un chantier de longue haleine qu’il faut mettre en place et j’exprime ici toute mon admiration à tous les courageux qui osent et en imposent, sans relâche, connus et moins connus, au nombre desquels la sémillante et talentueuse Anne-Sophie que je lis avec toujours beaucoup de délectation sur les réseaux sociaux tant sa verve caustique et intelligente fait mouche à chaque fois. J’ai envie de croire qu’un véritable sursaut soit possible, car « l’impossible n’est pas français ».

La savoir c’est le pouvoir. Alors, restons éveillés et vigilants, et lisons ceux qui nous aident à avancer, à réfléchir.

AnneSophie Chazaud est philosophe, essayiste et chroniqueuse.

 

1 réponse
  1. Anonymous
    Anonymous dit :

    Bravo. Aimer oui aimer la France, ses racines, son histoire, son peuple. Que ceux qui l’aiment coupable d’un silence inspiré par la peur de représailles, dit-on, sortent dans les rues par milliers pour dire que ce pays a qui ils doivent tant. comme moi, oui ils l’aiment. Ils nous aiment!

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