Les photos d’enfants

Quand nos enfants sont petits, vous remarquerez que l’émerveillement est aisé : sur les what’s app familiaux, les photos sont envoyées, likées, des « oh qu’ils sont mignons » fusent à tout bras, les petites phrases sont répétées à l’envi. C’est la période où les courtes nuits, les difficultés, les fatigues, les doutes s’effacent rapidement devant ces têtes d’ange qui savent vous faire fondre comme personne. Tout le monde s’extasie, cherche des ressemblances. Il marche à quatre pattes ? il s’assoit ? aime les carottes ? il parle ? oh il a une dent ! il est en avance dis donc. Puis viennent les photos des premières rentrées des classes, des cartables, des anniversaires… ça vous tient un forum de discussions à elles toute seules ces photos d’enfants.

Et puis tac… un jour, les photos se font plus rares. Et paf … on a moins de choses à raconter d’un coup. Car LA photo potable de nos ados, elle coûte cher en efforts. C’est le marathon des recommandations : arrête de te tortiller, souris, pas ce sourire benêt merci, un vrai sourire, pas de doigts en V au-dessous de la tête de ta sœur, s’il te plaît tiens toi correctement c’est pour ta grand-mère, et les cheveux, il est possible de les coiffer juste le temps de la photo, non je ne vais pas faire de photos cool avec des oreilles de chat ou des yeux de manga…. Argh, grrrrrr…

L’album de 0 à 10/11 ans, il fait 300 pages. Celui de la tranche, 12 ans et plus, il peine à se remplir. Fini, les petites mises en scène craquantes avec de jolis habits bien choisis, la barrette parfaite et les mimiques adorables volées sur le vif. La robe à smocks a disparu, volatilisée. Les barrettes aussi d’ailleurs. Et les chaussures en cuir, un lutin farceur a décrété qu’au-delà de la taille 34 elles devaient rester neuves dans les placards. Le fait même de les évoquer vous vaut un regard noir qui vous donne le sentiment d’avoir 250 ans.

Quand ils sont petits, nos enfants ne savent pas trop que nous parlons d’eux entre nous. Mais à 13 ans … s’ils apprenaient que nous brûlons d’envie d’échanger sur « pourquoi les shampooings des ados ne lavent jamais, leurs cheveux sont toujours gras » ou « pourquoi à 13 ans ils veulent porter des sweats de taille M alors qu’un XS suffirait amplement », le tout, photos à l’appui, je pense que ce serait le genre de situations qu’ils relateraient 15 ans plus tard sur un magnifique divan lors d’une séance « blessure d’enfance ».

Les premières fois des tout-petits nous font fondre et les parents sont tellement gonflés de fierté qu’il est difficile de ne pas sourire en regardant les photos qui nous sont collées sous le pif à travers les smartphones.

Mais qui enverrait une photo de son fils avec son premier déodorant, ou la vidéo de sa voix qui mue au point de vous crever le tympan, ou de son premier bouton. Nous sommes d’accord, ça ne remplit pas un album d’émerveillement. Alors, notre fierté de mère sur les forums familiaux se transforme en « regarde comme il est beau en sortant de chez le coiffeur » ou « ma fille s’est décolorée le sourcil en confondant produit à vitre et eau de javel «  (véridique).

Intéressant la psychologie qui se cache derrière la photo d’enfants. Petits, tu te sens un parent de compétition. Plus grands, tu te sens un parent humble. Oh merci, mon enfant se lève avec un sourire, accepte de me parler et n’a pas mis ce tee-shirt dont la seule vision a l’art de retirer toute ma bonne patience accumulée pour les grands jours.

« Et les enfants ça va ? Oui formidable, ils sont adorables et vraiment très sympas. »

Il faut en réalité comprendre en sous-titre : je n’ai pas eu de bras de fer intellectuel avec ma fille pour expliquer pourquoi oui, mettre du vernis noir n’est pas grave, mais non je ne veux pas que tu en mettes, mon fils a réussi à sauver les meubles en anglais alors qu’au bout de la 10ème fois le  « will / won’t » demeure toujours un « will / don’t will », je suis restée extrêmement zen quand ma fille me dit que je ne peux pas comprendre la coolitude des cheveux colorés parce que je suis d’une autre génération, je ne me suis pas énervée à l’idée que le livre qui a été le plus ouvert depuis des semaines c’est Picsou, je suis restée souriante quand l’un d’eux te demande en vidant le lave-vaisselle où se rangent les couverts, je suis restée bien douce et calme pour indiquer que peut-être il serait temps de sortir de la douche, j’ai encouragé avec humour l’idée qu’un rouleau de papiers toilette pouvait durer plusieurs jours, etc, etc …

Un « et caetera » qui ne se met pas en photo, vous le comprendrez.

Et pourtant, je n’échangerais pour rien au monde tous ces moments par nostalgie des périodes enfantines, car je ne trouve rien de plus merveilleux, de plus extraordinaire, de plus enthousiasmant (à part le Seigneur) que de vivre avec nos enfants qui grandissent.

Je l’ai déjà écrit mais le redirai sans cesse : nos enfants, en les aimant tels qu’ils sont, corps, âme, esprit, nous rendent meilleurs. En cherchant à les comprendre, à les aider à grandir et à être pleinement ce qu’ils sont, en souhaitant cultiver les moments de joie, en se focalisant sur l’essentiel, ils nous obligent à sortir de nos zones de confort égoïstes. La qualité de nos rapports avec eux dépend pour beaucoup de la qualité du regard posé sur eux, et en transformant ce regard, c’est nous-mêmes que nous transformons au final.

Un homme n’est vraiment heureux que lorsqu’il trouve l’équilibre entre ce qu’il désire et ce qu’il possède. Alors sachons apprécier à sa juste valeur ce que la vie nous offre, même si les photos à envoyer se font plus rares.

4 réponses
  1. Anonymous
    Anonymous dit :

    La nostalgie camarade comme disait Gainsbourg
    Ce qui s’immortalise est au fond de nos cœurs, de nos âmes diriez vous fort justement.
    Voir grandir ses enfants est ce dont rêve chaque parent. Les voir s’épanouir un challenge.
    Votre humeur joyeuse en est la plus belle et grande des garanties d’y parvenir.
    Affectueusement votre. Un lecteur anonyme mais jamais indifférent

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