Ceux qui nous frappent d’Anaïs Llobet

« Isoler pour mieux dominer. C’est toujours ainsi que commencent les violences psychologiques. Ne pensez pas à des cris, à des coups. Ces violences-là sont invisibles, elles sont insidieuses (…). Les insultes proférées ne sont pas une simple dispute de couple. Ce ne sont pas des mots lancés dans la colère. Ce sont des mots qui détruisent. Jour après jour, il la rabaissait continuellement. Il lui affirmait la même chose : qu’elle ne valait rien. L’isolation la domination, le contrôle et la manipulation. Pourquoi n’est-elle pas partie ? Ce n’est pas la bonne question. Il faut se demander ; qu’a-t-il mis en place pour qu’elle ne parte pas ? Les victimes de violences psychologiques voient leur quotidien séquestré. Elles vivent dans une prison aux barreaux indécelables pour ceux qui n’y sont pas enfermés. Il lui retournait le cerveau, la persuadait que le problème c’était elle, que tout était sa faute. C’est ce que les psychologues appellent le gaslighting : faire douter quelqu’un de sa propre réalité. L’expert est clair : Monsieur n’est pas capable de sincérité : mentir, effacer les traces, duper et faire croire que noir c’est blanc et blanc c’est noir, tel est son mode de fonctionnement. »

En 2019, le gouvernement a organisé sur trois mois une concertation nationale réunissant des associations, des institutions, des magistrats, des experts, des victimes et des familles sur le thème des violences conjugales en vue de prévenir les violences et les récidives, protéger les victimes et punir les auteurs.

Ce Grenelle a abouti à 54 mesures parmi lesquelles une loi du 30 juillet 2020 qui a introduit le délit de suicide forcé dans le code pénal français, punissant le harcèlement moral au sein du couple par des propos ou des comportements répétés qui ont pour objet ou pour effet d’altérer la santé physique ou mentale de la victime, pouvant la conduire au suicide ou à une tentative de suicide.

C’est autour de cette loi et de sa difficile mise en œuvre que le livre d’Anaïs Llobet s’articule. Trois jours de procès pour juger un homme accusé par sa belle-mère d’avoir poussé au suicide sa conjointe.

Trois jours où la justice doit décortiquer, analyser des faits, des gestes, des paroles, des messages, des sms qui doivent emporter l’intime conviction des juges sur la culpabilité ou l’innocence de l’accusé, alors même que les preuves psychologiques sont susceptibles de multiples interprétations. Car ici, tout l’enjeu et le travail d’équilibriste de tout l’appareil judiciaire sont de prouver à la fois le harcèlement moral du conjoint mais également le fait que ce harcèlement fut de nature à provoquer le suicide de la victime.

De ce point de vue, pour qui s’intéresse à ces sujets d’emprise ou de manipulation, ce livre est remarquable. Cette violence qui ne dit pas son nom, mais laisse des traces invisibles et indélébiles, est encore trop peu connue malheureusement pour être aisément identifiée et sanctionnée par les juges, les enquêteurs et même certains experts. Seuls sont qui y sont confrontés ou en fait une spécialité sont les plus à-même de déceler et comprendre ce qui se joue au sein d’un couple où la violence n’est plus simple dispute, la colère n’est plus simple irritation : le déni de réalité, le mensonge permanent, les injonctions contradictoires, l’absence d’empathie, l’attitude victimaire détruisent jour après jour la confiance du conjoint objet de ce type d’harcèlement perfide et constant, son estime de soi, sa capacité à raisonner sainement.

Quand tous les repères se brouillent, que le réel devient mouvant, que l’entourage ne comprend plus, que vos amis sont partis, que vous suffoquez intérieurement jour et nuit, quand votre cœur hurle et votre esprit en alerte permanente, le seul instinct de survie est la fuite ou sauter depuis le pont.

Ici, la victime, ancienne championne de boxe, a choisi le pont. Les témoins défilent, les experts, les enquêteurs, les avocats, chacun brossant un portrait de la victime et de l’accusé qui page après page se forgent et se recomposent, faisant tout le temps douter de la réalité objective de ces deux personnages. De forte et déterminée, la victime apparait également comme dépressive et égoïste, de charmant et brillant homme d’affaires, l’accusé est également présenté comme manipulateur et destructeur.

Le doute profitant à l’accusé, dans ces circonstances, il est rarement condamné.

Puisse ce livre contribuer à dessiller le regard de tous ceux qui ne veulent ni voir ni comprendre.

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