Le chemin des estives de Charles Wright

« L’année au noviciat m’avait éreinté. Elle m’avait mis une nouvelle fois en face de mon inaptitude à épouser une forme de vie. Les existences stériles sont celles qui ne se décident pas. La mienne était une hésitation incessante. (…) Je ne sais pas choisir de direction. (…) Un Père de l’Eglise d’Orient a écrit que la vocation de l’homme est de « puiser inépuisablement à l’Inépuisable. » Il me fallait une dose d’infini sous peine de dépérir. D’urgence, j’avais besoin de retrouver ce qu’il y a d’immense, d’éternel, de divin en chacun de nous, et m’immerger dans des paysages qui donnent l’éveil à ces parts profondes de l’homme. (…) Et je suis parti sur le chemin des estives.»

Charles Wright, qui nous avait offert en 2018 un livre admirable sur la vie de Dom Louf intitulé Le chemin du cœur que j’avais chroniqué ici, nous propose ici un autre chemin, un chemin plus personnel. A 37 ans, à l’occasion de son noviciat chez les Jésuites qu’il finira par quitter, il lui est demandé, avec un autre compagnon de route, d’expérimenter pendant un mois la vie d’un pèlerin mendiant. Et il part, avec un sac à dos, sur les chemins de la Creuse, du Massif central, de la France cantonale comme il le dit lui-même, en direction de Notre-Dame des Neiges. Ce livre est le fruit de ce qu’il a noté jour après jour, avec Rimbaud dans une main et l’Imitation de Jésus-Christ dans une autre.

Charles Wright ne ménage pas sa peine à nous décrire son parcours, ses déconvenues, ses joies, ses difficultés, l’hospitalité des gens qu’il croise, les églises fermées, une France presque oubliée de gens simples que l’agitation des grandes villes n’atteint pas. Il nous offre de très belles pages sur la nature, les vaches qu’il affectionne particulièrement, la pauvreté évangélique, l’abandon, la confiance. En érudit qu’il est, il émaille son livre de belles citations qui prennent tous leurs sens à l’orée de son dénuement, de ses longues marches et paysages souvent désertiques.

« Nos saints de prédilection sont des projections de notre être profond : ils ne dévoilent pas seulement qui nous sommes mais aussi celui que nous aspirons à devenir. » Pour lui, pas de doute, son mentor, sa lumière, c’est Charles de Foucault, ce solitaire qu’il décrit libéré de tous les carcans pour se tailler une vocation à sa mesure, ayant tourné le dos à l’opulence de la modernité industrielle. Charles Wright le dit, l’écrit, et le décrit : il aspire à ces chemins déserts où l’esprit est libre et se laisse guider par le soleil et le tracé des rivières.

Si Le chemin des estives est une invitation à la contemplation et à la simplicité, à découvrir la beauté du silence, et à survivre spirituellement à la richesse matérielle, ce livre m’interroge sur cette quête de l’Inépuisable dans une forme de radicalité que ne pourraient nous offrir ni le monde moderne, ni même du coup une vie ordinaire, sans même dire une vie familiale. Je ne parle pas là de la vie religieuse qui est une vocation à part entière. Je parle plus précisément de ce monde, de notre monde qui fut aussi celui de Charles Wright pendant plusieurs années, et dont il dresse un portrait à grands traits qui offrirait peu d’occasions de salut, avant de s’essayer à la vie monacale au sein de divers ordres.

La réalité du quotidien prenant rapidement le pas sur toute autre considération, et ne ressentant qu’un désespoir profond à me retrouver seule en forêt ou perdue en pleine campagne, je lis ce genre de témoignage avec des yeux écarquillés. Quand on a de surcroit charge d’âmes, partir avec un sac à dos pour fuir un quotidien qui ferait obstruction à sa vie intérieure, est un pari impossible. Il suffit parfois de jeter un regard sur sa progéniture pour se sentir rapidement à sa place et mettre fin à toutes tergiversations qui donneraient des envies d’ailleurs fantasmées.

Surgit donc inévitablement cette question lancinante qui habite beaucoup de chrétiens : faut-il nécessairement vivre en marge pour étancher cette soif d’Absolu qui habite tout homme ?

Je n’ai de troubadour que la gamme infinie de mes rêves et l’étendue de ma vie intérieure, et sauf à avoir effectivement une vocation radicale, je me dis qu’il faut bien l’habiter ce monde qui est le nôtre et y prendre sa place vaille que vaille. La pauvreté évangélique se trouve certes dans une forme de dénuement matérielle, mais elle est inscrite je crois dans toutes les épreuves et les grandes douleurs de la vie.

Je partage pleinement les termes de Fabrice Hadjadj qui, lors d’un débat dont le thème était « comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus » précisait que le grand défi auquel nous sommes confrontés est plutôt « comment être chrétien dans un monde qui est de moins en moins humain ». Le vrai combat n’est pas dès lors comment trouver des échappatoires ou des modes alternatifs en marge pour vivre nos aspirations profondes mais bien comment tenir, sur nos lieux de vie, l’ordinaire de la vie. Il ne manque pas de noblesse et d’héroïcité ce combat, car tenir les digues, trouver du divin dans ce qui ne semble pas l’être de prime abord, et surtout au sein des grandes villes, nécessite beaucoup de bravoure et de remise en cause.

Il nous revient de créer notre désert intérieur. La solitude, au cœur de laquelle l’homme communie à la Source, doit pouvoir se vivre au rythme de l’agitation citadine et de son flot de contraintes professionnelles et familiales. C’est même vital, essentiel au risque de se sentir en déshérence régulièrement. Les pontons, les jetées, les rivages, les oasis, les chemins de traverse sont partout où notre cœur tressaille et notre âme vibre, et je trouve pour ma part davantage de poésie et de joie dans le regard empli de bonté du torréfacteur qui ouvre sa boutique tous les matins en bas de chez moi que dans un pissenlit perdu dans un ravin.

Apprendre à habiter le monde et l’accueillir dans sa pleine dimension, telle est la beauté de ce combat. L’exercice du libre arbitre dans cet océan de distractions et de tentations est plus dur mais la victoire n’en est que plus glorieuse et plus féconde. Rien n’est superficiel ou tout est superflu : tout est une question de disposition intérieure, de finalité, de sens portés dans ses choix ou dans ses actes. Certaines vertus peuvent finir en vice, et l’inverse est tellement vrai.

Pour demeurer quelque part, pour avoir sa place dans le monde, il faut avoir accompli le miracle de se trouver en un point de l’espace sans plier sous l’amertume, écrit Cioran

Un arbre enraciné résiste à toutes les saisons, il lui faut simplement trouver la terre où il donnera le meilleur de lui-même. Peu importe dès lors le bruit et le vacarme qui l’entourent, pleinement en terre et conscient d’y être bien, il pourra jouir de toutes les fantaisies, entendre toutes les folies et voir ce qui le peine sans dépérir. Il perdra parfois ses feuilles, sera plus ou moins touffu, plus ou moins fleuri, il demeurera malgré tout les pieds dans le sol et la tête vers le ciel.

« C’est une grande chose de ne pas savoir où reposer la tête, si on porte au cœur la foi au monde. » Teilhard de Chardin

Apprenons à cultiver dans le cœur la foi dans ce monde, et ne pas en désespérer.

Historien de formation, Charles Wright a été plume d’un ministre, éditeur, journaliste, avant de devenir novice dans divers ordres religieux. Il a notamment publié À quoi servent les moines ? (Éditions François Bourin, 2011) et Casanova ou l’essence des Lumières (Éditions Bernard Giovanangeli, 2008, Prix Guizot de l’Académie française).

8 réponses
  1. Van Hecke Godelieve
    Van Hecke Godelieve dit :

    Magnifique chronique qui tombe à point nommé pour moi, régulièrement tentée de tout lâcher, de fuir, alors que l’enjeu est justement de voir et d ancrer ds le quotidien l’invisible absolu, quête éternelle

    Répondre
  2. Aurélie
    Aurélie dit :

    ce livre (non lu) m’évoque aussi le dernier d’Edouard Cortès (« Par la force des arbres »; lu) : une petite merveille mais j’avoue avoir été également un peu agacée par cette « facilité » qu’ont certains hommes à partir en école buissonnière en laissant le soin à leurs épouses de « tenir, sur nos lieux de vie, l’ordinaire de la vie ». Que les femmes sont vaillantes ! (bon allez, quelques hommes aussi !)

    Répondre
  3. Dom-Dom
    Dom-Dom dit :

    J’ai vu et entendu cet auteur dans l’Esprit des lettres sur KTO.
    J’ai apprécié son enthousiasme discret pour parler d’une « aventure »
    qui l’a profondément marqué. Engagé dans une vocation particulière,
    ce voyage l’a en quelque sorte renouvelé, singulièrement son
    regard sur les êtres et sur les choses, ce qui est important et ce qui
    n’est qu’illusoire.
    Un livre sensible que je n’aurais sans doute pas lu sans avoir vu
    l’auteur.

    Répondre
  4. Anonymous
    Anonymous dit :

    Que les mots de charles Wright semblent être les votres…. je vous entends dire «  il faut puiser inépuisablement a l’inépuisable…, sous peine de dépérir… »
    Magnifique billet

    Répondre
  5. eMmA MessanA
    eMmA MessanA dit :

    Cette lecture (celle de votre chronique, car je n’ai pas lu ce livre) est un véritable bienfait en cette fin de journée.
    J’y entrevois la possibilité d’ancrer de hautes et belles perspectives dans un quotidien qui pourrait parfois sembler trivial faute de pouvoir tout lâcher pour aller fouler des chemins solitaires estampillés (dé)marche intérieure.
    Je vous remercie pour ces racines que vous plantez. A coup sûr, celles-ci forment un réseau qui essaime par delà la toile.

    Répondre
    • Elvire Debord
      Elvire Debord dit :

      Ce serait mon souhait : cultiver cette petite plante de la liberté intérieure
      merci à vous de vos mots précieux

      Répondre
    • Elvire Debord
      Elvire Debord dit :

      Ce serait mon souhait : cultiver cette petite plante de la liberté intérieure
      merci à vous de vos mots précieux

      Répondre

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *