Résister au mensonge de Rod Dreher

Vivre en chrétiens dissidents

« Une société est totalitaire si une idéologie cherche à y transformer toutes les traditions et institutions antérieures afin d’en contrôler tous les aspects. Un Etat est totalitaire lorsqu’il aspire tout bonnement à définir et contrôler le réel. Ce sont les dirigeants qui décident de ce que sera la vérité. (…) Le totalitarisme d’aujourd’hui exige l’allégeance à un ensemble de croyances progressistes incompatibles avec la plus élémentaire logique. (…)

Le soft totalitarisme exploite la préférence décadente de l’homme moderne pour les plaisirs personnels plutôt que pour de grands principes, dont les libertés politiques. Le peuple n’offrira aucune résistance (quand il ne le soutiendra pas carrément), non parce qu’il craindrait qu’on lui fasse subir des châtiments cruels, mais parce qu’il sera plus ou moins satisfait de son confort hédoniste. »

Une minorité déterminée peut régner sur une majorité indifférente et désengagée, autrement dit, la minorité dirigeante, même si elle n’est pas le reflet de la pensée majoritaire, a le pouvoir et la capacité de s’infiltrer dans tous les organes institutionnels (école, justice, médias, organismes divers, églises) au point d’imposer un discours, qui bien que déconnecté du réel ou donnant une fausse impression du réel, devient une norme autour de laquelle viennent s’articuler une méthode de penser et une façon d’être.

Nul n’est prophète dans son pays, et qui ne veut pas voir ni entendre criera haro sur ce genre de propos. Point n’est besoin de se focaliser uniquement sur les médias, il suffit de regarder et d’écouter autour de soi, au sein des écoles, du milieu professionnel, dans la rue, et même dans nos églises. Force est de constater que face aux grands mouvements idéologiques qui nous traversent en ce moment (le covidisme, le wokisme, l’islamisme, les pseudos idéologies humanistes, le progressisme, le transhumanisme, et j’en passe), les voix qui s’élèvent sont loin d’avoir pignon sur rue, voire sont inaudibles. Les notions de déontologie, de philosophie, d’éthique, de rhétorique, de libertés publiques, de pensées universelles, de bien commun, de méritocratie, sont vite évacuées au profit d’anathèmes ad hominem ou de crispations minoritaires ou individuelles, ce qui devrait nous alerter d’une part sur la pauvreté intellectuelle qui porte la plupart de nos débats et notre incapacité d’autre part à pouvoir y prendre part de façon engagée et consciente. L’individuel a pris le pas sur l’universel, créant une porte ouverte, pour ne pas dire béante, pour laisser s’engouffrer toute idéologie nouvelle, bien-pensante ou progressiste sans aucun esprit de résistance ou de discernement.

« Le totalitarisme, une fois au pouvoir, remplace invariablement tous les vrais talents, quelles que soient leurs sympathies, par ces illuminés et ces imbéciles dont le manque d’intelligence et de créativité reste la meilleure garantie de leur loyauté ». Hannah Arendt

Tel est l’objet du dernier livre de Rod Dreher qui ne manque pas de pertinence. Conviant comme témoins d’anciens résistants des états totalitaires (Vaclav Havel, Vaclav et Kamila Benda, Czeslaw Milosz, Jerzy Popieluszko, le Père Kolakovic, Hannah Arendt,…), il crée un parallèle implacable entre les mécanismes mis en œuvre dans les états totalitaires et ceux en branle aujourd’hui conduisant à ce que d’aucuns nomment le soft totalitarisme. Soft en ce sens que n’étant assorti d’aucuns goulags ou de geôles de torture, il semblerait presque inexistant : c’est le crabe qui, plongé dans une marmite d’eau froide avant cuisson, ne se sent en danger que lorsque l’eau se met à bouillir et est déjà presque cuit. Pourtant, ces idéologies présentées bien souvent comme humanistes au nom du progrès ou du bien, excluent les dissidents et les refoulent en marge, qui dans un parti politique, qui dans une école, qui dans une association étudiante, qui dans un hôpital … (à titre d’exemple sur la liberté d’expression, cf. le livre d’Anne-Sophie Chazaud chroniqué ici.)

Vivre en vérité selon ses valeurs, son éthique ou ses convictions devient dans certaines situations un véritable acte de dissidence, y compris au sein de l’institution de l’Eglise.

« L’esprit thérapeutique a largement conquis nos églises, même dans les courants soi-disant conservateurs. Très peu de chrétiens contemporains sont prêts à souffrir pour leur foi, parce que la société thérapeutique qui les a formés n’admet aucun bénéfice à la souffrance, au point que l’idée de la supporter au nom de la vérité semble désormais ridicule. »

Ce livre, qui dresse un constat saisissant, rejoignant en cela nombre de voix réveillées sur des sujets divers et concordants, serait presque désespérant si Rod Dreher ne venait pas proposer des pistes, et nous transmettre des témoignages vécus, pour résister au mensonge, autrement dit répondre à cette question : comment pouvoir continuer à vivre en vérité.

Voir, juger, agir, telle est la devise qui revient régulièrement : voir la réalité qui nous entoure, discerner à la lumière de la vérité transmise, résister au mal.

Pour apprendre à aimer et servir l’Eglise, sa nation ou sa communauté, il faut d’abord apprendre à aimer et servir sa famille : fortifier le courage moral, ne pas avoir peur de passer pour marginal ou différent, remplir son esprit d’exemples du bien, encourager le sens du sacrifice pour un bien supérieur, cultiver le sens de la vie fraternelle, apprendre le sens de l’hospitalité, savoir se mettre au service.

Il est d’une importance cruciale de devenir et demeurer des sentinelles vigilantes, et pour les chrétiens, d’asseoir cette résistance sur une foi toujours plus solide, toujours renouvelée. Si nos engagements ou nos fidélités ne sont pas solides ou tièdes, le monde se hâtera de les briser. Mais s’ils sont tels un roc, ancrés et solidaires, liés les uns aux autres par ce qui nous dépasse et nous transcende, alors ils formeront un mur vivant, libre et lumineux.

« La vérité ne peut être séparée des larmes. Tel est le coût de la liberté. On ne peut échapper à la lutte. Le prix de la liberté, c’est l’éternelle vigilance, d’abord sur notre propre cœur. »

Rod Dreher, né en 1967,est un journaliste et écrivain américain qui s’est fait connaître en France avec Le pari bénédictin. Originaire d’une famille méthodiste, il se convertit au catholicisme en 1993 puis à l’orthodoxie en 2006.

3 réponses
  1. Chantal chante ou rie
    Chantal chante ou rie dit :

    Merci pour tous vos billets qui pour moi font écho à la parole de feu de Mère Térésa « Quand je suis découragé, donne-moi quelqu’un à encourager. »
    Je me sens personnellement une joyeuse résistante… depuis que j’ai intégré dans ma chair… la communion des saints. Les larmes restent dans mon lit et la joie est à ma table.
    Approchons nous de la pierre vivante, de notre rocher.
    Résistons comme en parle plus près de nous ,Martin Steffens.
    Résistons car « non possumus » ajouter de la boue à la boue.
    Résistons dans l’ombre comme nous pouvons,
    Assumons notre différence sans pouvoir la crier sur les toits jusqu’au cœur de nos plus proches.
    Résistons en soutenant/confrontant les découragés qui font appel aux sentinelles que nous sommes…
    Oui « La vérité ne peut être séparée des larmes. Tel est le coût de la liberté. On ne peut échapper à la lutte. Le prix de la liberté, c’est l’éternelle vigilance, d’abord sur notre propre cœur. »

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  2. Loupip
    Loupip dit :

    L’actualité sanitaire, liturgique, politique… nous abreuve, à nous en faire suffoquer.
    Chaque génération a son torrent de boue.
    N’y a-t-il pas un risque d’être trop près du bord ?
    Effectivement, plus que des résistants, gâchés, découragés, fatigués, désespérés ou tout simplement agressifs ou perturbés, « il est d’une importance cruciale de devenir et demeurer des sentinelles vigilantes, et pour les chrétiens, d’asseoir cette résistance sur une foi toujours plus solide, toujours renouvelée ».

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