Le moine et la comtesse

Dom Guéranger – Madame Swetchine – Correspondance (1833-1854)

« Il faut avouer que c’est un grand bonheur que d’être chrétien !  Ainsi nous partons pour aller à Dieu et notre départ, tout en désolant nos vrais amis parce qu’ils seront longtemps sans nous voir, notre départ ne brise point leur cœur. C’est un adieu, mais un adieu jusqu’au revoir. (…) Je demande à notre Seigneur de me rendre meilleur afin d’être moins indigne d’être exaucé quand je prie pour vous. »

Dom Guéranger

« Que je vous dise combien j’aime vos lettres, leur naturel, leur abandon, leur mouvement qui vient de l’âme, et qui met si bien même l’esprit que vous avez à sa véritable place qui est la seconde, et cette douce chaleur si pleine de vie et dont la source est si évidente. Vos lettres me font un vrai, un sensible plaisir, celui d’être comprise, répondue avant d’avoir parlé, et de trouver dans leur accent, dans l’impression d’un autre, cet unisson que je préfère à toutes les merveilles composées de l’harmonie. »

Comtesse Swetchine

Au début de l’année 1833, l’abbé Guéranger, alors âgé de 28 ans, s’installe à Solesmes avec une poignée de candidats dans l’espoir de restaurer l’abbaye et rétablir l’ordre religieux des bénédictins en France. Très rapidement, les besoins pécuniaires se faisant ressentir, l’abbé Guéranger se rend à Paris pour tenter d’obtenir quelques dons et profite de cette occasion pour se faire introduire dans le salon de la Comtesse Swetchine réputé pour y recevoir l’élite intellectuelle et spirituelle de l’époque.

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Lettres à un jeune homme de Max Jacob

1941-1944

« Oui ! Le culte de la Beauté amène à Dieu quand celui qui cultive raisonne l’esthétique. L’idéal absolu est Dieu lui-même. Je crois que le culte du vrai et du Bien a le même résultat : le tout est de voir au-dessus de la vie quotidienne, et tu as raison là-dessus mais ne spécialise pas le Beau. Le Beau est aussi bien une bonne œuvre charitable, un mot sorti de l’âme même, quand cette âme est belle, un geste spontané généreux. La grande affaire est la charité, laquelle est un mélange de compréhension et d’amour. Dans ce sens tout est beauté qui vient de la charité. »

La Princesse Swetchine écrivait à l’Abbé Guéranger en 1833 cette phrase que je trouve magnifique : « Bien des gens aiment mon cœur, mais personne, personne plus n’aime mon âme, et que je fasse une chute ou un progrès, je n’ai plus une conscience qui s’identifie à ma conscience, qui fasse de mon repos son repos et une partie de sa félicité future, de celle qu’elle me prépare. »

En refermant ces livres de correspondances, la première chose qui me vient à l’esprit est de souhaiter à chacun de pouvoir nourrir et entretenir de tels échanges avec des êtres qui vous portent. Ces relations épistolaires, qui ont malheureusement moins cours aujourd’hui sauf peut-être entre amoureux des mots et du papier, portent en elles une universalité qui dépasse la relation qui les a fait naître.

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Tant pis pour l’amour de Sophie Lambda

Ou comment j’ai survécu à un manipulateur

Il était une fois,

Un homme et une femme qui se rencontrèrent, s’aimèrent, se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.

Telle est la fin des contes de fée dont personne ne s’est jamais risqué à en écrire la suite, tant il est loisible de croire, avec un peu de recul, que la réalité rattrapant la fiction, elle pourrait laisser un goût un peu moins merveilleux dans le cœur des petites filles qui ont cette aptitude à laisser leur imagination vagabonder.

Ce serait cependant faire preuve de peu de maturité affective que de laisser penser que le conte de fée d’un couple ne serait possible qu’exempt de toutes épreuves et difficultés et je veux croire que le merveilleux réside justement dans cette capacité à tenir envers et contre tout, en se tenant solidement arrimés à la barre de cette frêle embarcation que deux pauvres êtres ont choisie pour mener leur route ensemble.

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Juliette de Patrick Tudoret

Victor Hugo, mon fol amour

« J’ai pleuré, j’ai ri. Tant ri … Avec lui, j’ai exulté de joie, de plaisir, mais j’ai souffert aussi. J’ai haï parfois, mais sans suite. J’ai envié, j’ai prié, mais surtout j’ai aimé. Je le jure devant tous, j’ai aimé !  Je l’aimé ce Victor comme une folle, malgré moi, malgré lui, malgré le monde entier, grâce à Dieu et malgré le diable qui parfois s’en mêla aussi … Cinquante années d’amour fou, total, absolu, telles que nous les avons vécues, lui et moi, ne valent-elles pas le plus beau des mariages ?

Songe-t-il parfois à tout le mal qu’il m’a fait, à tous ces coups portés à notre amour ? Mais allez, je ne veux plus savoir de lui que le miracle qu’il fut pour moi pendant cinquante ans, qu’il est encore chaque jour. »

De l’ombre, elle n’en revêt que les couleurs aux yeux du monde qui l’a au pire oubliée, au mieux l’estampille comme la simple « compagne » de Victor Hugo qui n’aurait d’autres substances que celle d’être accolée à cet homme ô combien illustre.

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La conversion de Don Juan de Fabrice Hadjadj

« Dona Elvire : Vous avez voulu lui jeter son passé à la figure. Vous l’avez forcé à regarder en arrière. Ne fallait-il pas laisser les morts ensevelir les morts ? Non, vous l’avez contraint, lui, le vivant, à exhumer son cadavre. Si l’on vous faisait voir, à vous, dans un éclair, tous vos péchés passés, ne seriez-vous pas comme lui foudroyé ? Si je venais à vous comme ça, collant contre vous un corps où sont encore les égratignures de vos ongles, approchant une bouche que le goût de votre vice n’a pas fini d’imprégner, ne reculeriez-vous pas d’effroi ? Ne commettriez-vous pas cet acte désespéré ? (…)Les exercices spirituels, rien à voir avec quelqu’un qui touche vraiment ses fautes, qui en mange la putréfaction, qui en éprouve l’horreur infinie, capable de le faire mourir. (…) Vous l’avez placé haut, plus haut qu’il ne le voulait, qu’il ne le pouvait, parce que cette élévation n’était pas la sienne mais la vôtre (…) et vous êtes à présent comme le père qui en veut à son enfant de n’avoir pas réalisé son idéal. »

Ecrite dix ans après sa propre conversion, cette pièce de Fabrice Hadjadj n’est cependant publiée qu’en 2019 aux éditions Ad Solem, à l’occasion de sa première au Théâtre Auguste le 4 octobre dernier.

Dans une mise en scène épurée, que l’on doit à son épouse Siffreine Michel, portée par une interprétation habitée et talentueuse de ses (anciens ?) élèves de Philanthropos, cette pièce en trois actes de plus de deux heures interpelle finement le spectateur sur les thèmes de la miséricorde, de la vertu, de la foi et de la rédemption.  

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Seul ce qui brûle de Christiane Singer

« La longue gestation de tout changement reste invisible à l’œil nu. (…) Il ne faut jamais faire semblant de croire que les choses telles qu’elles se produisent dans nos vies soient évitables. Ce serait la source d’une inutile souffrance. (…) J’eus la chance insensée d’être remise chaque jour au monde par son regard. (…) Au lieu de subir ce à quoi on n’échappe pas, on peut aussi le choisir : on peut oser le choisir !

Les femmes, quand nous les croyons encore soumises et offertes, elles sont depuis longtemps déjà fenêtres ouvertes sur l’infini. (…) Aucune femme n’est belle. Mais il arrive que la beauté fasse irruption en l’une d’elle de manière irrépressible, et la voilà débordée, envahie, inondée.»

Le souvenir du trouble ressenti l’année de ses 15 ans à la lecture d’une courte nouvelle de Marguerite de Navarre, (sœur de François 1er pour qui aurait besoin de se rafraichir la mémoire historique), suscita chez Christiane Singer, quelques années plus tard, le désir de revenir à la source de cette émotion en réécrivant cette histoire du XVème siècle.

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L’arbre d’obéissance de Joël Baqué

 « Certains de ces ascètes sont des fous ou des demi-fous, soit, mais ceux qui gardent suffisamment de mots pour commenter leur folie, ceux dont la constance dans l’oraison est suffisamment éloquente, ces demi-fous, comment nommer l’autre moitié de cela qui les constitue, quel mot mettre sur cela qui échappe à la raison et à l’expérience communes ? Que poser sur l’autre plateau de la balance ? L’homme n’est pas sécable comme une galette de blé, en lui se mêlent toutes les saisons, une part de lui verdoie quand une autre est prise dans les glaces, sa bouche dit une chose et ses yeux le contraire. (…) Dieu est infiniment plus grand que l’imagination la plus féconde, c’est pourquoi nous ne savons rien ou presque rien. »

Il est fêté le 1er septembre par les Eglises d’Orient.

Il vécut toute sa vie dans l’ascèse et l’austérité au nord de la Syrie entre 388 et 459 après Jésus-Christ, dont plus de quarante années au sommet d’une colonne. Ne pouvant ni s’allonger ni ne voulant y descendre, il était nourri par quelques victuailles placées dans un panier qu’il hissait jusqu’à lui.

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Risquer l’infini de Clotilde Noël

« Certains jours, quand je suis seule avec Marie-Garance, qui ne bouge pas vraiment, qui ne parle pas mais qui émet régulièrement des gazouillis, je sens à quel point elle habite l’espace, à quel point cette vie prend place dans notre nid et porte une saveur autre qui nous emplit d’une paix et d’une joie infinies. Nos vies sont moins imprégnées d’une course effrénée : elle nous oblige au calme, à la paix, à faire les choses doucement les unes après les autres. (…) A cette question qui nous est posée régulièrement, nous répondons : « Non, nous ne nous arrêterons pas ! » Ou plutôt : « Oui nous allons continuer, tant que le destin nous prête vie, sur ce chemin qui nous est offert, et qui nous rend si heureux. »

En mai 2017, je découvrais la famille Noël.

Non pas dans un salon littéraire, ni à une soirée, ni même à un dîner. Sur facebook.

S’il est vrai, comme je le dis souvent, que ce drôle d’outil peut souvent m’exaspérer, il est vrai aussi qu’il a permis de belles rencontres, certaines qui se sont concrétisées dans une rencontre « réelle » d’amitié, d’autres qui sont restées épistolaires mais avec qui il est plaisant de converser, échanger sur des sujets qui nous lient et quelques-unes que je suis sans se connaître mutuellement mais dont le motif essentiel est qu’elles nous portent,  tout simplement.

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La miséricorde de Jean Raspail

« Mon digne ami, écoutez-moi. Je ne crois pas aux prêtres sans vocation. Ce n’est vraiment pas un métier. Au soir de l’ordination, il n’y a pas de mauvais prêtres. Même les plus chancelants rêvent de sainteté, pas de femmes. Et quand la faute se présente, imaginez le courage qu’il faut à un prêtre pour renier son état, son habit, son caractère sacré, ses engagements, le respect dont il est entouré, et pour oser se contredire chaque jour, à chaque minute de son ministère, dès qu’il a franchi le pas. Il faut un triste courage pour renier Dieu et se contenter d’une banale vie d’homme, jusqu’à y trouver une forme de médiocre petit bonheur. (…) Le dessein de Dieu, tout est là. Dans le double crime du curé de Bief, je découvre la terrible présence de Dieu…  »

La miséricorde est un roman inachevé de Jean Raspail, initié en 1966, plusieurs fois repris et complété, inséré une première fois en tant qu’essai en 2015 au sein d’un recueil contenant six romans de l’auteur (Là-bas, au loin, si loin) et publié de façon autonome, mais sans retouche, pour la première fois en mars 2019 par les Editions Equateurs.

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Né d’aucune femme de Franck Bouysse

 « Inspirer la pitié, c’est faire naître une souffrance pas vécue dans un cœur pas préparé à la recevoir, mais qui voudrait pourtant bien en prendre une part, sans en être vraiment capable. La pitié, c’est le pire des sentiments qu’on peut inspirer aux autres. La pitié c’est la défaite du cœur (Rose).

Les souffrances placées sur notre chemin sont faites pour être endurées, une manière d’éprouver les âmes éraflées. J’en ai toujours été conscient. Les âmes. Les Pères m’ont enseigné qu’elles ne se vernissent pas, qu’elles se traitent en profondeur, qu’il est bien plus charitable de pardonner l’homme balloté par le malheur que de courtiser celui qui par naissance et fortune en est préservé. La vertu sans mérite n’est rien d’autre qu’un déguisement de carnaval. (Père Gabriel) »

 Derrière la maison de mes parents, il y avait un grand terrain, un parc disaient-ils, qui descendait en pente douce jusqu’à rejoindre des haies qui délimitaient le champ du voisin pour partie et la forêt pour une autre, dans laquelle on s’enfonçait par un chemin qui démarrait de bien plus-haut, juste après la maison d’un autre de nos voisins, et qui desservait dans un renfoncement une source, un ancien lavoir je crois. Je précise « je crois », car je n’ai jamais été une fille de la forêt, n’y trouvant que peu d’intérêt, mais bien davantage une fille des livres, que nous avions d’ailleurs en grande profusion et sans qu’aucune règle d’aucune sorte ne nous soit imposée quant à leur choix, ni ordre de lecture. Lire la suite